[cinép(h)age:] LE SOUPER (ép. 8/25)

6 Fév

Une pièce : écrite par Jean-Claude Brisville (1989)

Un film : réalisé par Edouard Molinaro (1992)

Dans la nuit du 6 au 7 juillet 1815, la France est au bord de la guerre civile. Napoléon Ier a abdiqué le 25 juin après le désastre de Waterloo, laissant le pouvoir à son fils, Napoléon II. Le 8 juillet, c’est Louis XVIII qui s’impose à la destinée du pays et met un terme à l’Empire. Le 6 juillet, Talleyrand, le fin diplomate, et Fouché, l’éternel chef des polices, se croisent lors d’une rencontre avec l’Anglais Wellington : les monarchies d’Europe occupent Paris. Jean-Claude Brisville a imaginé qu’après cette terrible soirée, Talleyrand et Fouché soupaient en secret pour décider du destin du pays : république (Fouché) ou monarchie (Talleyrand).

Jean-Claude Brisville est un amoureux de la langue et sa pièce de théâtre est un pur joyau stylistique. Des dialogues ciselés, des répliques pleines de sous-entendus, denses, illustrent la haine cordiale que se vouent les deux hommes les plus riches de France, chacun ayant bâti sa fortune sur le sang et la trahison. Tous deux sont de fins politiques. Ils savent qu’ils ne peuvent faire l’économie d’une alliance. Encore faut-il décider qui se ralliera à l’autre.

La pièce est un huis clos situé dans un salon somptueux du palais de Talleyrand, rue Saint-Florentin, à Paris (transposée par Molinaro à l’ambassade de Pologne, à Paris). Dehors, une foule en colère s’est massée, pour l’instant contrôlée par les agents de Fouché. Le texte s’ouvre sur une discussion entre deux valets qui attendent les deux convives. Edouard Molinaro, qui peut facilement externaliser cette scène d’exposition, illustre ce mouvement qui va de l’extérieur vers l’intérieur. Il souligne d’emblée la pyramide sociale qui sert d’architecture au drame : du peuple (spontané, révolutionnaire), jusqu’aux décideurs (coupés de la plèbe), en passant par les valets (spectateurs privilégiés, mais sans pouvoir de décision).

Claude Brasseur et Claude Rich

Comment filmer deux personnes qui devisent dans un même espace, éclairé à la bougie, pendant plus d’une heure ? En multipliant les champs-contrechamps, en variant les angles, en jouant sur les distances, mais pour montrer quoi ? Au jeu millimétré de Claude Rich (Talleyrand) et de Claude Brasseur (Fouché), Molinaro ajoute une mécanique bien huilée, qui insiste sur le regards, les silences, l’esquisse d’un geste, la colère rentrée. A tout moment, Talleyrand l’aristocrate fait sentir à Fouché qu’ils ne sont pas de la même condition. Tout dans ses manières le montre, jusqu’à sa manière de boire du cognac. Il se fait un plaisir de donner un cours particulier à Fouché sur l’art du bien vivre.

La gastronomie a aussi une grande importance, et dans la pièce et dans le film. A la cuisine des plats répond la cuisine politique : les deux arts consistent à doser avec justesse des opposés pour arriver à un équilibre, et parfois à la rupture. Fouché en jouisseur, Talleyrand en gourmet soupent à la même table, mais n’aiment pas les mêmes recettes. La tension qui règne ne s’estompe qu’en fin de repas. Les deux renards se sont découverts des points communs dans le crime. Ils partagent aussi une enfance malheureuse.

Le Souper de Brisville, comme les grandes pièces de duo (En attendant Godot de Beckett, L’Idée fixe de Paul Valéry) rayonne d’une grande force qui laisse se déployer toute la psychologie des personnages. Claude Rich et Claude Brasseur, qui ont interprété leur rôle respectif sur les planches, jouent en vieux briscards complices sous la direction de Molinaro. Le Souper du réalisateur est un vrai film de cinéma, bien loin du simple de théâtre filmé qu’on propose parfois.

Après avoir soutenu le retour de Louis XVIII au pouvoir, en échange d’un poste de ministre, Fouché est destitué est exilé le 12 janvier 1816.  Talleyrand reste officiellement aux affaires jusqu’en 1834 et officieusement plus longtemps encore.

Franck Mannoni

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