[cinép(h)age:] TOUS LES MATINS DU MONDE (ép. 12/25)

5 Mar

Un roman : écrit par Pascal Quignard en 1991

Un film : réalisé par Alain Cornau en 1991

Passionné de musique baroque, le cinéaste Alain Cornau ne pouvait qu’apprécier l’univers littéraire de Pascal Quignard. L’écrivain, dans Le Salon du Wurtemberg (1986) s’était déjà penché sur le cas de Monsieur de Sainte-Colombe (v. 1640- v. 1700), joueur de viole et compositeur reconnu. Avec La Leçon de musique (1989), il lui consacre à nouveau un passage. Alain Cornau lui demande alors de travailler au scénario d’un film qui leur permettrait à tous deux de mettre en images, et en musique un XVIIe siècle français rayonnant. La partition est confiée à Jordi Savall, la référence en matière de musique baroque.

Peu convaincu par l’écriture scénaristique, Pascal Quignard écrit un roman diffracté, de courts chapitres, une série de tableaux biographiques sur la vie de Monsieur de Sainte-Colombe, inconsolable depuis la mort de sa femme. Il vit en reclus à la campagne avec ses deux filles, fuyant les fastes de la cour. Marin Marais est un jeune chanteur, exclu de la vie parisienne après avoir perdu sa voix, rêve de revanche. Il espère, en devenant compositeur, se remettre en selle. Marais est tout l’opposé de Sainte-Colombe. Le premier est arrogant, très fashion, cherche la reconnaissance, l’autre, par son art, cherche à faire vivre le souvenir de son épouse défunte, comme dans le mythe orphique. Sainte-Colombe accepte toutefois de prendre Marais comme élève.

Dans le livre de Quignard, la peinture est présente. Celle de Lubin Baugin et de Philippe de Champaigne, clairement cités. L’auteur ne se limite pas à une évocation de la musique baroque, il illustre dans le fond et la forme le monde baroque. Non pas tant les fioritures libres, les basses continues, mais plutôt l’omniprésence de la mort, de la nostalgie, la transparence des mondes, la frontière ténue entre rêve et réalité. Toutes choses qui se retrouvent dans les natures mortes de l’époque, qui soulignent la vanité de l’existence humaine et l’impermanence des êtres et des choses. Alain Cornau reprend à son compte et le propos et la structure. Il tourne en plans fixes et compose ses cadres comme les toiles évoquées. Peinture, cinéma, littérature et musique concourent à la naissance d’une œuvre unique. Les modes d’expression se renforcent mutuellement, entrent en écho ou se modulent.

Jean-Pierre Marielle (Sainte-Colombe)

Les lumières d’Yves Angelo, qui profite des plans fixes pour jouer sur les clairs-obscurs à la de La Tour, confèrent une ambiance recueillie au film. Même si la violence est présente : la colère explosive de Colombe. La voix off apporte une rupture par rapport au livre. Quignard pose un narrateur éloigné de son récit, lointain spectateur, conteur d’une histoire qui n’est pas la sienne. Cornau ouvre sur un Marin Marais qui se souvient. C’est lui qui nous raconte son histoire. Il guide notre regard et notre écoute comme la caméra de Cornau guide notre œil vers tel détail de l’image. Une focalisation dont il faut peut-être s’extraire pour accéder à toutes les dimensions de l’œuvre.

Tous les matins du monde est tout sauf un film passif, c’est un film exigeant, dont les différentes interprétations ne sont jamais épuisées. Une œuvre habitée par la musique de Jordi Savall. On s’y promène comme dans un tableau (bien avant Bruegel, le Moulin et la Croix de Lech Majewski). On assiste à la bataille entre deux courants de pensée de l’époque. D’un côté les jansénistes, représentés par Sainte-Colombe et sa vie hors des mondanités, et de l’autre, pour schématiser, les Jésuites, impliqués dans la société et les ors de la monarchie, représentés par Marais. Une lutte qui ajoute une tension au roman comme au film. « Je préfère la lumière du couchant sur mes mains à l’or qu’elle [sa Majesté] me propose. Je préfère mes vêtements de draps à vos perruques in-folio. Je préfère mes poules aux violons du roi et mes porcs à vous-mêmes », assène Sainte-Colombe.

Pascal Quignard résume assez bien toute la difficulté de la transposition de la littérature sur grand écran, les atouts et les limites de ces deux langages : « Le film est plus proche du rêve. Le roman n’est proche que du récit du rêve ».

 Franck Mannoni

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Une Réponse to “[cinép(h)age:] TOUS LES MATINS DU MONDE (ép. 12/25)”

  1. Laura mardi 6 mars 2012 à 101003 #

    Cet article est très très bien.

    Laura (8 ans)

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