[cinép(h)age:] CONTES DE LA FOLIE ORDINAIRE (ép. 13/25)

12 Mar

Des nouvelles : écrites par Charles Bukowski (1967-1972)

Un film : réalisé par Marco Ferreri (1981)

Charles Bukowski (1920-1994), c’est l’enfant terrible de la littérature américaine. Ecrivain alcoolique, errant, l’auteur crado-maso du Journal d’un vieux dégueulasse n’a eu de cesse de jouer les provocateurs. Poète, romancier, nouvelliste, il raconte souvent ses mésaventures, réelles ou hallucinées. Son œuvre est une mise en abîme de son personnage publique et privé, un témoignage direct du quotidien des whites-trashes : les Blancs pauvres des Etats-Unis. Dans Contes de la folie ordinaire, il se met en scène en citant son nom, décrit les galères de ses avatars littéraires et celles de ses contemporains.

Le titre véritable des Contes… est Erections, Ejaculations, Exhibitions and General Tales of Ordinary Madness. Dans le genre de la chronique, on est plus proche de Burroughs que de l’aseptique Maupin. Attention, l’édition française réunit Erections… et The Most Beautiful Woman (sans toujours le préciser).

Quand Marco Ferreri s’empare de l’oeuvre de Bukowski, il est confronté à un premier problème : unifier les courtes nouvelles qui composent le volume. Déjà, choisir un personnage unique, qui va servir de liant à cette galerie de portraits. Il choisit un des doubles de Bukowski, Charles Serking. Il lisse toutes les exubérances et les outrances du livre : plus de vomi (sauf une petite fois), plus de provocations gratuites, pas de dimension scatologique. Serking n’est pas un bad boy, mais un type qui traverse cette vie sur cette foutue planète sans rien demander à personne. Pour interpréter ce rôle difficile, Ferreri choisit Ben Gazzara, de la bande à Cassavetes. L’acteur au sourire énigmatique et au regard tendre, est aussi capable de colères homériques qui font contraste. Cassavetes et son groupe, dont Peter Falk, ont toujours privilégié un jeu très physique.

Ben Gazzara

Bukowski est un vrai solitaire : il lui faut toujours quelqu’un pour lui rappeler qu’il préfère être seul. Et il fait payer cher ses cuites. C’est aussi un réel angoissé, en chute libre, qui va de sa bouteille aux femmes et retour. En société, il est en show permanent, et donc un bon client télé, comme en témoigne son passage dans l’émission Aspostrophes en 1978 (extrait ici). Où il picole et finit par quitter le plateau : tout simplement parce qu’il s’y ennuie (dur de lui en vouloir) et que la promotion et l’auto-satisfaction ne l’intéressent pas. Il ne se regarde pas écrire. Mine de rien, il y expose sa profession de foi, comme dans les Contes… : l’écriture, c’est ce qui reste quand il ne reste plus rien, une trace sur le sable, simple marque d’un passage.

Ferreri confère à Serking cette fonction de témoin. Le personnage est balloté par les événements. Toujours la bouteille à la main, il croise les paumés, les loosers, des femmes toutes auto-mutilatrices, dont un ange perdu, joué par Ornella Muti, en prostituée à la dérive. Serking est sans repères dans un film sans liens. L’amitié n’existe pas, l’amour non plus, le désir pas plus, les liens familiaux encore moins. Les rues de Los Angeles sont larges et vides, grises. Pas de clinquant, pas de lumière, pas de fêtes hypes. Serking évolue comme dans un cauchemar, un enfer que Ferreri matérialise en plans fixes et des cadrages soit très éloignés des personnages, soit très proches du visage. La voix off, caverneuse, de Gazzara ou plus claire de Michel Piccoli dans la version française, ajoutent encore à la distanciation. Elle représente une énième strate.

Dans le livre de Bukowski, il est difficile de ne pas éprouver d’empathie pour ces personnages en vrille. Ferreri en a réalisé une synthèse mystérieuse, poétique et onirique. Il a apporté ce que les nouvelles éparses, l’écrit, ne pouvaient pas mettre en scène : une spatialisation du désespoir.

Franck Mannoni

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