[cinép(h)age:] LE COLONEL CHABERT (ép. 15/25)

26 Mar

Un roman d’Honoré de Balzac (1832)

Un film de René Le Hénaff (1942)

Balzac avait toujours rêvé d’écrire un grand roman napoléonien. A défaut, il a multiplié dans ses récits des peintures sociales et historiques de l’Empire. Le Colonel Chabert, écrit sous le régime de Louis-Philippe Ier (1830-1848), sonne comme un hommage à la période héroïque des révolutions.

Balzac s’appuie sur la célèbre charge française lors de la bataille d’Eylau (1807). Pressés par les troupes russes, les soldats tricolores, conduits par Murat, chargent avec leur cavalerie. Le colonel Chabert, imagine Balzac, est laissé pour mort sur le champ de bataille. Miraculeusement recueilli et soigné, défiguré et malade, il passe plusieurs années à l’étranger avant de revenir en France, pauvre et sans identité. Là, il se présente à sa femme, devenue la comtesse Ferraud, épouse d’un aristocrate royaliste. Celle-ci refuse de le reconnaître comme étant son mari et fait tout pour qu’il soit pris pour un imposteur.

Trois personnages clefs ont des rôles équilibrés dans le roman : le colonel Chabert, la comtesse Ferraud et Derville (l’avoué qui épouse la cause de Chabert). Balzac cherche essentiellement à montrer que la royauté a mis sous le boisseau la période révolutionnaire, qui s’est achevée par la chute de Napoléon. Avec le règne de Louis-Philippe Ier, c’est bien la monarchie d’Ancien Régime qui reprend ses droits, et qui réécrit l’Histoire à sa manière. Chabert est un oublié, Derville représente la loi et la comtesse Ferraud l’opportunisme de tous ceux qui avaient quelque chose à perdre. Balzac ne se montre pourtant par sévère avec l’épouse pragmatique. Elle échappe aux stéréotypes habituels du XIXe (Femme idéale ou Femme fatale). Pour elle, le seul moyen d’exister socialement passe par le mariage (d’autant plus qu’elle vient du ruisseau). D’ailleurs, Balzac sous-entend que le comte Ferraud n’hésiterait pas à l’abandonner s’il trouvait un parti meilleur. Chez les gens de la Haute, le mariage de raison est la règle.

Quand René Le Hénaff s’empare du court roman en 1942, il tourne sous la surveillance de la censure vichyste. Sous l’Occupation, il est évidemment hors de question d’aborder des questions sociales ou de parler des problèmes quotidiens des Français. Les films en costume ont le vent en poupe, ou les intrigues policières. Balzac et Simenon sont ainsi les deux auteurs qui sont le plus transposés. Pour écrire le scénario, Le Hénaff fait appel à Pierre Benoit, de l’Académie Française, célèbre pour avoir écrit L’Atlantide. Raimu, star incontestée de l’époque, campe un Chabert droit dans ses bottes.

Chabert (Raimu) se souvient

On peut s’interroger sur ce choix d’acteur. C’est certain, Raimu est une icône de l’époque, mais de là à imaginer le comédien ventripotent en fier colonel chargeant à cheval à Eylau, il y a un monde. Qui plus est, Balzac insiste sur l’aspect misérable de Chabert, sa «démence triste», son apparent «idiotisme», sa «physionomie cadavéreuse». Il rend sa réhabilitation plus problématique car Chabert est défiguré : le «crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à l’occiput et venait mourir à l’oeil droit, en formant partout une grosse couture saillante». Dans le film, le visage est intact, mais Chabert est manchot. Plus longtemps que dans le film, l’incertitude sur l’identité du mendiant demeure.

Raimu pose (et peut-être impose) un déséquilibre, physique et cinématographique. La caméra est sur lui, souvent en contreplongée pour augmenter sa prestance. Le spectateur est toujours un peu en dessous du mastodonte. Le Hénaff utilise les ombres, jusqu’à rappeler les trucages des films horrifiques. Au-delà, la mise en scène reste relativement simpliste. A Chabert les ombres, à la comtesse la lumière. L’intrigue gomme aussi toutes les digressions balzaciennes qui font l’attrait du roman. Balzac dresse le portrait de la vie d’une étude de notaire, du monde de la justice, des indigents et de leur sort, de la vie des bourgeois, des aristocrates. Il prend fait et cause : «Dès qu’un homme tombe entre les mains de la justice, il n’est plus qu’un être moral, une question de Droit ou de Fait, comme aux yeux des statisticiens il devient un chiffre».

La version de Le Hénaff apporte pourtant une critique masquée de la situation d’Occupation. Que décrit le drame de Chabert ? Un homme qui a sombré avec le régime politique qui lui avait apporté la gloire, à lui, l’enfant de l’Assistance publique. De là à penser à une France d’avant-guerre aux valeurs démocratiques, balayée par une dictature, il y a un pas qu’on peut franchir aisément. C’est tout un peuple, mutilé, qui perd son identité. Chabert, sous la royauté, ne peut retrouver ni son nom, ni son statut social. Lorsqu’il en aura enfin la possibilité, il refusera d’ailleurs de s’intégrer, de transiger avec la nouvelle organisation de la société.

A noter que la reconstitution de la charge de cavalerie est assurée par la Garde Républicaine. Edward Gardère, escrimeur vosgien, médaillé aux JO de Los Angeles en 1932 et double médaillé aux JO de Berlin en 1936, tient un petit rôle.

En 1994, Yves Angelo apporte sa contribution à la série d’adaptations du Colonel Chabert, avec Gérard Depardieu, Fanny Ardant et Fabrice Luchini au générique.

Franck Mannoni

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