[cinép(h)age:] : LE TOMBEAU DES LUCIOLES (ép.16/25)

2 Avr

Un roman de Akiyuki Nosaka (1967)

Un film d’animation de Isao Takahata (1988)

Akiyuki Nosaka n’est pas sage. Vraiment, il ne fait pas grand chose pour passer inaperçu et tout ceux qui ont vu le film d’animation d’Isao Takahata auront peut-être du mal à voir en Nosaka un auteur sulfureux. Parolier, chanteur, chroniqueur des plaisirs nocturnes, agitateur et provocateur Nosaka s’est illustré en 1963 avec Les Pornographes, un jeu de cache-cache ironique et ludique avec la censure de l’époque.

En 1966, il secoue la société nippone avec Les Enterreurs, rire sombre d’après-guerre qui invente un show-cérémonie en hommage aux enfants avortés. Et pourtant, en 1967, le voici qui livre La Tombe des lucioles, un récit en partie autobiographique qui raconte comment un garçon de 14 ans, Seita, et sa sœur de 4 ans, Setsuko, survivent dans Kobé bombardé par les Alliés.

Le récit, terrible et doux, violent et caressant, mélange les registres de langues, passe du réalisme cru et l’onirisme poétique. Le bombardement de Kobé est décrit en une seule phrase entêtante, qui dépasse les quarante lignes. Nosaka a tout vécu : les décès de sa mère et de sa sœur, la destruction de sa ville, les épidémies, la famine, l’indigence et l’égoïsme des survivants. Les lucioles, c’est à la fois une lumière dans la nuit et les balles traçantes des chasseurs, un émerveillement renouvelé et les projections des bombes incendiaires, un feu qui tombe goutte à goutte. Elles sont aussi les témoins indifférents des drames humains, une nature qui va son chemin contre une civilisation martiale : « trois petits fragments d’os roulèrent, surprenant les vingt ou trente lucioles cachées dans les herbes ».

Isao Takahata, fondateur des studios Ghibli avec Hayao Miyazaki surprend tout son monde, au Japon comme en Europe en adaptant le livre de Nosaka. Au pays du Soleil levant, c’est son animation occidentalisée qui frappe les esprits. Les studios privilégient jusqu’alors un rythme haché, propre au huit images par seconde (voire quatre) au lieu de douze pour un résultat plus fluide. Le cinéaste rompt avec cette première tradition, sauf dans quelques scènes, notamment le survol de la ville par les bombardiers. Il donne aussi à ses personnages un visage et des expressions réalistes, simples : sans ces yeux exorbités et ces mimiques exagérées des dessins animés traditionnels.

Fidèle à Nosaka, il mêle réalisme et poésie, et ce, d’autant plus qu’il instille toujours dans ses films une nature omniprésente. Toujours une fourmi qui se balade, une araignée qui tisse sa toile dans un coin de l’écran, des brindilles qui volent au vent. Particularité des studios Ghibli, les décors urbains sont d’une finesse incroyable, les paysages magiques. Si la mise en scène est simple (pas simpliste), beaucoup de plans fixes, elle est d’une efficacité redoutable. Tout est à sa place.

En revanche, et contrairement à Nosaka, Takahata ne prend pas parti dans son film. Nosaka dénonce, la coercition de l’Etat sur l’individu, la manipulation des esprits, le nationalisme aveugle. Peut-être cherche-t-il aussi à se dédouaner d’une culpabilité envahissante, lui qui n’a pas su sauver les siens. Takahata, lui, pose un film sans héros ni tortionnaires. On ne voit jamais l’ennemi incarné et jamais on aborde le Japon guerrier. On sait seulement que le père de Seita et Setsuko sert dans la marine. L’histoire des deux enfants est une histoire de réfugiés, qui pourrait se passer à n’importe quelle époque, dans n’importe quel pays, d’où sa portée universelle et une des raisons de son succès à l’international.

Le Tombeau des lucioles montre que l’animation peut libérer le réalisateur des contraintes et qu’il peut tout autant émouvoir, sinon plus, qu’un film avec des acteurs, et ce contrairement aux idées reçues. Grâce aux dessins, Takahata a inventé un néo-réalisme poétique, qui suscite un émerveillement tragique. Nosaka, lui, a aussi réussi cette performance à l’écrit, faisant communier l’espoir de l’enfance avec la noirceur absolu d’un monde en guerre : « Les gens devaient sans doute se dire à sa vue que ce petit vagabond rendu fou par la faim s’était oublié sous lui et jouait avec sa propre merde ».

Franck Mannoni

PS : A propos de lucioles, à lire aussi un court texte de Pier Paolo Pasolini dans Ecrits corsaires (Flammarion)…

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