[cinép(h)age:] ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND (ép. 17/25)

16 Avr

Des oeuvres multiples.

Un film de Michel Gondry (2004)

En matière d’adaptations littéraires au cinéma, il y a les fidèles (Tous les matins du monde Quignard / Cornau), les audacieux, qui transposent l’intrigue et transforment les personnages (La Chevauchée fantastique de John Ford, très librement inspirée de Boule de Suif de Maupassant) et ceux qui glanent des idées dans différents livres pour créer leur œuvre. Eternal Sunshine of the Spotless Mind, de Michel Gondry, en fait partie.

Tout commence par le titre, une citation d’un long poème d’Alexander Pope, Epitre d’Eloïse à Abélard. Aucune traduction française (à ma connaissance), ne fait honneur aux sonorités de ce vers qui est déjà un poème à lui seul. Autant lui laisser son étincelle originelle. Le personnage de Marie (Kirsten Dunst) en reprend un passage tronqué : « Vous, qui dans les langueurs d’un esprit monastique, ignorez de l’amour l’empire tyrannique, que vos coeurs sont heureux puisqu’ils sont insensibles, que vos jours sont sereins, toutes vos nuits paisibles ».

Eternal… tourne autour de l’amour et du souvenir. Joel (Jim Carrey) comprend que sa petite amie, Clémentine (Kate Winslet), l’a effacé de sa mémoire sans aucune explication. Au sens propre, puisque dans l’univers de Michel Gondry, qui mêle onirisme et science-fiction, il est possible de supprimer toute trace du passé, à la demande de patients-clients. Effondré, pour ne plus souffrir, Joel décide de faire de même. Mais au cours du processus, qui l’oblige à revivre toute son histoire avec Clémentine, il s’aperçoit qu’il l’aime encore et lutte intérieurement pour s’opposer à l’effacement. Il se cache et la cache dans son esprit, au cœur de souvenirs dont elle était absente.

Jim Carrey

La manipulation mémorielle et l’anticipation réaliste font penser à l’écrivain Philip K. Dick, qu’on cite assez peu dans les références possibles du film. Plus souvent, apparaissent deux œuvres de Boris Vian : L’Herbe rouge et L’Arrache-Cœur. Dans le premier roman, une machine permet de revivre son passé pour l’exorciser. Dans le second, le lien est plus lointain. On y retrouve les noms des deux personnages (Clémentine et Joel) une gestion du temps devenu chaotique et une intrigue psychanalytique. Une nouvelle de Hervé Le Tellier, Willibald Walter ou la mémoire en place, raconte comment un médecin cherche à créer une pilule pour oublier sa détresse après avoir été quitté.

Le personnage de Marie cite aussi Nietzsche : « Heureux les oublieux car ils viendront à bout de leur bêtise », une idée qu’on retrouve exprimée plus précisément dans Considérations inactuelles, II :

« Toute action exige l’oubli, comme tout organisme a besoin non seulement de lumière, mais encore d’obscurité. Un homme qui voudrait ne sentir que d’une façon purement historique ressemblerait à quelqu’un que l’on aurait forcé de se priver de sommeil, ou bien à un animal qui serait condamné à ruminer sans cesse les mêmes aliments. Il est donc possible de vivre sans presque se souvenir, de vivre même heureux, à l’exemple de l’animal, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Si je devais m’exprimer, sur ce sujet, d’une façon plus simple encore, je dirais : il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple ou d’une civilisation ».

Grâce à la quête visuelle de Michel Gondry et au scénario perfectionniste de Charlie Kaufman, Eternal… est une sorte de conte, de parabole. A certains moments, il donne l’impression d’être tourné en Super 8. A d’autres, les personnages se promènent dans leurs souvenirs comme dans un rêve très concret. Plutôt que de faire travailler trois semaines une société informatique pour obtenir un effet, Gondry préfère ajouter une porte dérobée dans un décor pour le même résultat. Il joue sur les focales pour faire glisser un adulte de sa taille originale à celle d’un enfant. Il profite de l’imprévu, la parade d’un cirque à New York, pour tourner des scènes sur le vif, avec Jim Carrey dont les yeux cherchent sa partenaire dans la foule et sa bouche prononce « Kate ?», couvert par la musique.

Grâce à ses inspirations multiples et une forme poétisée, Eternal… démultiplie  les interprétations. Créatif, inventif, il balaie cinq mille ans de réflexion sur l’amour. De Platon (Le Banquet), à Spinoza (L’Ethique), à Shakespeare. A (re)voir et à (re)lire, jusqu’à épuisement de la question…

Franck Mannoni

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