[cinéphilie :] Jonathan Caouette

2 Mai

Le cas Caouette : comment gérer sa mère ?

Jonathan Caouette, après Tarnation, poursuit avec Walk away Renee (en salles le 2 mai), son travail autobiographique. Mais il faut bien avouer que le bonhomme est en train d’écrire une nouvelle page du genre ; capable de dépasser la seule puissance de son sujet (sa mère atteint d’une maladie mentale), il touche à toutes les strates de la vie en utilisant tous les moyens que lui offre le cinéma (musique, image, jeu). Et si l’on peut juste regretter le côté compilation de ses morceaux préférés pour la bande-son, on reste scotchée devant cette oeuvre sensible, libre et enjouée.

Jonathan Caouette était de passage à Strasbourg et on en a profité pour lui demander ses souvenirs et/ou impressions des films suivants.

VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU (Milos Forman)

L’un de mes films préférés. Il y en a cinq ou six sur la question de la maladie mentale qui me sont particulièrement chers et celui-ci en fait partie. Tragédie, sujet que je m’approprie et parodie tragique, avec les électrochocs que subit Jack Nicholson à la fin. D’autres films m’ont inspiré : I never promised you a rose garden (Anthony Page) et The snake pit (Anatole Litvak), Sybil (Joseph Sargent) un téléfilm des années 70’s et Frances (Graeme Clifford) avec Jessica Lange dans le rôle de Frances Farmer. Au-delà de leurs qualités, et du sujet, je me suis vraiment approprié ces œuvres, pour une myriade de raisons, du fait d’avoir été le témoin proche de la maladie de ma mère dont j’ai du inévitablement prendre soin ensuite. Ces films résonnent profondément avec mon expérience personnelle.

MY OWN PRIVATE IDAHO (Gus van Sant)

Un film remarquable, l’un de mes favoris. Je l’ai vu en 1989 ou 1990… Quand est-il sorti ? En 1994 ? Non, sérieux ?! (en réalité, le film est sorti en 1991, ndlr). L’homosexualité ambiguë des personnages, ou filmée de façon ambiguë, a été une nouveauté pour moi. C’était plus qu’une caricature unidimensionnelle de l’homosexualité. Ces jeunes gens, qui se prostituent, ne sont pas centrés sur leur propre sexualité. Le côté gay était presque secondaire, ce qui rendait le film captivant et qui m’a permis de m’identifier et d’adhérer au film. Ces jeunes prostitués, de milieux très différents mais tous abîmés, et l’histoire de leur passage à l’âge adulte : longtemps ce fut l’un de mes films préférés. J’ai développé un rapport personnel avec Gus Van Sant, qui a été l’un des producteurs de Tarnation, et j’ai ensuite réalisé le commentaire sur le dvd (Criterion) de My own private Idaho. Du coup, il y a eu comme un rapport de circularité magique, et je reste très attaché à ce film.

CRUMB (Terry Zwigoff)

Oh, cool. Je l’ai vu très jeune et j’ai adoré. Longtemps j’ai cru que c’était un film de Lynch – j’étais trop jeune pour faire la différence. J’adore ses personnages, leurs défauts sont très beaux.C’est un film auquel je pouvais m’identifier, mais il n’a pas été une source d’inspiration créatrice – sinon de façon inconsciente. J’aimais les personnages, l’honnêteté, la méchanceté attachante qui s’en dégage. C’est dur, de dresser ce genre de portrait, de montrer comment on peut aimer quelqu’un qui n’est pas aimable.

IRENE (Alain Cavalier)

Pas vu, malheureusement (on lui conseille vivement.)

2001, ODYSSEE DE L’ESPACE (Stanley Kubrick)

Je l’ai vu pour la première fois il y a quatre ans, et j’ai été absolument inspiré. Il y a tant de films que je n’ai pas vus – ce qui peut être un avantage, ou un inconvénient. Je n’ai vu ni Dune, ni la série Star Wars, ni Casablanca, ni Citizen Kane ou Autant en emporte le vent. Les « classiques », je connais mal, je connais davantage de films « fous ». Mais 2001 n’a pas inspiré la scène de Walk away Renée – les scènes dans l’espace sont plutôt un expression de mon sentiment que la réalité est multiple, qu’elle comporte plusieurs couches, avec plusieurs voies d’accès – dans la façon idiosyncratique que j’ai de le rendre cinématographiquement. J’aime l’idée des mondes parallèles – je ne sais pas si ça a un rapport avec la crise existentielle que je traverse depuis 10 ans ; plus je vieillis plus je m’émerveille du fait que nos vies quotidiennes, sans distractions, musique, films, conversations – nous rendraient fous…

Enfin bref, je crois fermement que d’autres réalités existent. Et il n’est pas impossible qu’on s’en rende compte bientôt. Tree of Life, Melancholia, Take Shelter, Another Earth… : ces sorties de l’an passées traitent toutes de la question. La version de Walk away Renée que j’ai présentée à Cannes explorait plus ces pistes, mais j’ai fini par remonter le film et couper cela au montage. Mais je ne crois pas que ce soit une coïncidence que cette myriade de films, tous traitant de la question, soient sortis en même temps. Entre réalisateurs, on ne parle pas de nos projets, on ne s’appelle pas pour ce demander « hé ! quel est ton angle existentiel, là ? » Je crois que l’on perçoit, consciemment ou inconsciemment, un message similaire – pas juste les artistes mais tout le monde – on est nombreux à se réveiller au milieu de la nuit avec des questions sur la mort, la vie, l’étrangeté inhérente au fait de naître pour mourir un jour. Les réalisateurs, entre autres artistes, créent un langage visuel qui exprime et reflète ces questions. Il se passe quelque chose, c’est sûr.

TARNATION (Jonathan Caouette)

Oui, j’en ai entendu parler !.. Il est sorti en 2004, m’a coûté 217, 17$. A l’époque je ne croyais pas qu’il aurait une existence en-dehors des galeries d’art, par exemple, ou d’un bar – mais ça a été magique, le film a tourné dans des festivals, Gus Van Sant et Stephen Winter et John Cameron Mitchell l’ont appuyé, ce qui lui a donné une visibilité extraordinaire. Emotionnellement, pour moi, ça a été un peu les montagnes russes. En finissant ce film je me répétais, comme un mantra, que jamais plus jamais je ne ferais un autre film de ce genre – c’était trop, trop fou, j’avais l’impression d’avoir ouvert la boîte de Pandore. Paradoxalement, même si ça m’a rendu un peu fou, il y avait aussi une dimension cathartique dans l’urgence que j’éprouvais à « sortir » cette histoire, pas seulement pour moi mais aussi pour ma mère. Vraiment, je ne pensais pas revenir sur le sujet un jour.

Et puis, il y a 3 ans, l’idée de Walk away Renee est venue. Au départ je voulais faire un road-movie, façon cinéma-vérité, avec ma mère. Un film long, 2 ou 3 heures, presque en temps réel. Je comptais en faire un bonus de luxe pour les dix ans de Tarnation et l’édition anniversaire du dvd. Mais le projet a évolué en raison des événements qui ont eu lieu sur la route. L’idée de juxtaposer notre voyage et des fragments plus anciens s’est alors présentée –  ce sont les mêmes  épisodes que ceux qu’évoquait Tarnation, mais relus et revus différemment, centrés sur ma mère et moins sur moi-même et mes grands-parents. C’était un vrai défi, j’ai longtemps hésité car, en construisant le film,  je voulais éviter de refaire Tarnation en version édulcorée.

Dans une première version, on racontait l’histoire à l’envers ; il y avait des événements de SF, et une fausse secte pour laquelle j’étais sensé travailler et qui rendait un culte à la quatrième dimension –  je réalisais des vidéos pour eux, et ça s’emboîtait avec la vision finale de ma mère, baignée de lumière. C’était une idée, mais on n’avait pas vraiment le temps de la développer – on était pressés par le calendrier de Cannes.  C’était un projet ambitieux, j’ai demandé à Harmony Korine s’il aimerait jouer le gourou et il s’est montré enthousiaste. Et on voulait filmer dans une église non loin… c’était sensé être le fil conducteur fictionnel du film, mais au bout du compte on n’a pas retenu cette idée. Dans la version présentée à Cannes, certains de ces éléments étaient présents, mais ça ne marchait pas, on a changé la structure. Même si je me rends compte que la version de Cannes a pas mal plu – au bout du compte cette structure ne traduisait pas vraiment l’essentiel de mon propos.

Propos recueillis par Romain Sublon (et traduit par Jakuts)

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