[cinéphilie :] Abdallah Badis

8 Mai

Abdallah Badis était à Strasbourg pour présenter son premier long métrage, Le chemin noir (sortie le 9 mai 2012 à Strasbourg et dans quelques autres villes).

Film puzzle, film jeu de piste, Le chemin noir parle de l’enfance, du rapport aux parents, de la mort, de l’Algérie, de la France, du déracinement, de l’usine, de la 404 Peugeot, et d’autres choses encore. On y entre comme dans un conte touffu, puis ça devient plus linéaire, plus lisible aussi, et on en sort 1h20 plus tard, la boucle bouclée in extremis.

Abdallah Badis s’est prêté au jeu de la cinéphilie, il réagit aux films suivants.

DISNEYLAND MON VIEUX PAYS NATAL (Arnaud Despallières) :

Evidemment, vous me parlez de Disneyland mon vieux pays natal parce que dans mon film il y a une petite séquence avec des Mickeys, peut-être ? J’aime beaucoup ce film. J’aime beaucoup le travail qu’a fait Arnaud Despallières, d’aller ramener tout un monde, tout un cinéma. Et puis le choix de ce lieu unique, LE parc. Et puis avoir représenté les monstres. Représenté l’avenir radieux. C’est déjà dans le titre, il parle de ça, d’une espèce de monstruosité. Et en même temps il y a des petites choses intimes –il y a longtemps que je l’ai vu : il y a sa voix, il me semble me souvenir que ça commence dans un train ? Et on se laisse prendre par ça et on est dans cette espèce d’étrange monde qui renvoie complètement à cette modernité qu’il y a aujourd’hui. Si quelqu’un était tombé dans le coma il y a vingt ans ou même quinze ans et qu’il se réveille aujourd’hui, il peut se demander si ce ne sont pas les martiens qui ont pris le pouvoir ! Avec des choses qui sont des merveilles, le téléphone portable et tout, mais c’est étrange de voir quelqu’un parler seul si on ne sait pas que le téléphone portable existe : on se dit qu’on est entouré de cinglés, de fous. Ou les petits écrans dans le creux de la main. Ou le petit geste, là, cet étrange geste infantile sur l’écran de ces petites tablettes numériques, des merveilles technologiques, mais cet étrange geste, comme une petite gamine qui fait parler sa poupée ou son nounours.

LES TEMPS MODERNES (Charlie Chaplin) :

On en a parlé avec Archie Shepp quand la musique s’est faite. Parce que pour faire la musique avec Archie Shepp, j’ai souhaité le rencontrer, lui parler du projet, sans lui donner un scénario précis. Lui parler du projet. Et on l’a fait en plusieurs fois, je lui ai parlé du projet, je me suis assuré qu’il pourrait, qu’il avait envie : il avait envie et il pouvait, donc j’étais extrêmement ravi. J’avais la cerise sur le gâteau. Je suis un fan absolu d’Archie Shepp. Et de sa musique. Pour ce qu’il est aussi, la mémoire de la musique Noire. Pour le souffle dans son instrument, sa manière particulière de tenir l’embouchure du saxophone : on entend l’air, on entend la chair et le corps, on entend la salive. Ce n’est pas du tout gazeux et aérien, on n’est pas dans Mozart. On est vraiment dans une chose extrêmement terrestre. Et puis sa musique elle nait de la douleur et elle fait quelque chose de magnifique avec la douleur. C’est un chant extraordinaire. Quand je l’ai rencontré, une des premières choses que je lui ai dit, parce que j’avais remarqué que « algérien » c’est l’anagramme de « galérien », je lui avais dit : dans le film on ne va voir que des vieux Arabes, ça va parler de l’Algérie, ça va parler de l’usine, l’usine tu vas peut-être t’y retrouver, aux Etats-Unis, il y en a. Mais je ne souhaite pas du tout que tu ailles obligatoirement t’inspirer de musiques arabes ou de musique algérienne, je lui ai dit non, c’est TA musique, ce qu’elle porte. J’aimerais bien voir où elle rencontre mon film, comment elle rencontre mon film. Et je lui ai dit : simplement, je pourrais te dire qu’algérien, c’est l‘anagramme de galérien et que sur la musique de « galérien » tu n’as pas besoin de guide, tu sais très bien la faire, je te monterai des images plus tard. Il m’a dit : oui, mais alors il me faut des thèmes. Je lui ai dit : des thèmes ? L’usine. L’enfant mort. Disparu, mangé par un monstre. Pas obligatoirement l’enfant mort de manière réaliste. Je lui ai parlé des espaces déserts et des temples Aztèques et de quelqu’un perdu dans la forêt. Je lui ai parlé de. Tout ça étant des propositions d’où naitraient des propositions musicales. Et puis il s’y est attelé et puis il m’envoyait ses petites maquettes qu’il faisait sur son ordinateur, sans encore réunir de musicien. Et puis pour l’usine, je n’avais pas été clair, parce que ce qu’il m’a proposé, c’est une musique TIMPONPONPON-TIMPAPAOUI : vous voyez, un peu années 30. Je lui ai dit : je comprends que tu me proposes ça parce que d’un certain côté, c’est l’usine, mais c’est l’usine triomphante que tu me montres, donc je ne vais pas dire la musique n’est pas bien ou quoi, je dis ce n’est pas Les temps modernes de Chaplin. C’est l’usine comme l’ogre qui a mangé des hommes. C’est les cuves de fonte dans lesquelles des ouvriers sont tombés et après on a prélevé un dé à coudre de crasse, de fonte ou d’acier pour mettre dans le cercueil et enterrer la personne. Je lui ai dit : c’est cette usine-là, l’usine mangeuse d’hommes. Et c’est aussi le fantôme de cette usine, vu que cette usine a disparu. Je lui compliquait peut-être un petit peu la vie, mais c’était histoire de le nourrir… Voilà, j’ai quand même casé Chaplin et Les temps modernes !

LA DESINTEGRATION (Philippe Faucon) :

Je l’ai vu il n’y a pas longtemps, avant la triste, monstrueuse affaire (NDLR : l’« affaire Merah »). Philippe Faucon, j’aime son cinéma depuis longtemps, depuis le début. C’est parce que j’aime son cinéma que j’ai souhaité travailler avec sa monteuse, Sophie Mandonnet –elle a travaillé sur quatre ou cinq films avec lui. Et Philippe Faucon, dans La désintégration, mais aussi dans les autres films, Samia, etc, c’est celui qui a réussi à rendre à l’écran, de manière la plus juste, l’intérieur de familles maghrébines, ce monde dont je viens. Et ça m’a toujours complètement scié qu’un homme qui s’appelle Philippe Faucon arrive à rendre l’essence même de ce que c’est qu’une relation de mère à fille, de mère à fils, et arrive à si bien diriger ces personnes. Dans la désintégration par exemple, la mère c’est une non actrice, elle est absolument magnifique, il sait quoi faire pour la diriger. Il y a un art de diriger qui n’est pas obligatoirement celui qu’on enseigne dans les écoles, du tout. C’est autre chose. Surtout quand on travaille comme moi : j’aime beaucoup travailler avec les non acteurs, j’aime beaucoup travailler avec ce qu’ils amènent et ne pas leur demander de jouer le roi ou autre chose. Ou alors de jouer le roi comme un enfant. Philippe Faucon, La désintégration. Bon il y a les trois personnages, je trouve qu’il rend très bien compte aussi d’une complexité avec ces personnages différents, avec ces voix différentes –il y en a trois ; quatre plus la mère- et de quelque chose qui est explosif en France. Qu’on ne peut pas ignorer et qui d’ailleurs a explosé terriblement il n’y a pas bien longtemps. Son film a subit ce qu’un certain nombre de films subissent aujourd’hui : il a été retiré trop tôt des salles. Parce que c’est un peu comme ça, il n’y a pas le temps, il faut que ça tourne, c’est comme au supermarché quand on est à la caisse, il faut vite-vite que le produit passe, que le client suivant arrive. C’est un peu triste, j’espère que ça ressortira. C’est un formidable cinéaste. Par Sophie, j’ai pu le rencontrer, on a mangé ensemble et c’est une petite anecdote : il a grandit à trois kilomètres de là où je suis né, côté marocain, et sa nourrice était une Algérienne de Maghnia. Voilà, on avait vraiment beaucoup de choses à voir ensemble !

BLED NUMBER ONE (Rabah Ameur-Zaïmeche) :

Quand j’ai vu Bled number one et le précédent, qui était son premier je crois, Wesh Wesh, eh bien j’étais très content de découvrir, j’avais hâte de m’y atteler aussi, des cinéastes Algériens qui allaient participer à faire travailler le cinéma français. Enfin, on s’en fout le cinéma français : le cinéma. Rabah il creuse un sillon. J’aime beaucoup. Je pourrais parler d’un autre, de Tariq Teguia qui est aussi un très grand cinéaste, qui n’a pas fait plein de films, mais qui creuse aussi un sillon. C’est obstiné, ils ne veulent pas faire un film de plus, ils creusent un sillon cinématographique. Bled number one, c’est le retour en Algérie de quelqu’un qui est un peu paumé ; les relations hommes/femmes ne sont pas les mêmes que ; on le voit souvent sur une terrasse de maison, un peu perdu. C’est un bout des Algériens de France transporté comme par enchantement dans une réalité algérienne –la rue, les bagnoles et tout ça… Pour ceux qui ne sont jamais allés en Algérie, allez en Algérie ! Même si c’est difficile et tout ça, c’est extrêmement chaleureux et c’est loin d’être un pays où il n’y a que des islamistes. Par exemple, en tant que Français on y est formidablement accueillis. Et puis il y a une jeunesse, mais alors qui vous transporte, c’est extraordinaire. C’est un pays où il y a quand même 75% de moins de 25 ans je crois. C’est formidable. Et il y a quand même eu 130 ans d’échanges. Mon grand-père est né Français, mon père est né Français, moi je suis né Français. Après, il y a eu l’indépendance, aujourd’hui je suis Français et Algérien. Mais il y a une énorme histoire entre nous qui fait que les Algériens connaissent tout des Français. La France ne connaît pas suffisamment de choses des Algériens je pense. De l’Algérien quand on lui enlève les costumes de l’islamiste, de l’égorgeur, du drogué, etc.

HORS-LA-LOI (Rachid Bouchareb) :

Je l’ai vu, mais il y a vraiment longtemps et pas dans des très bonnes conditions. Bon, Bouchareb, là, s’est attaqué à un gros sujet. Il faut. Il faut qu’il y ait des personnes qui s’attaquent à des gros sujets. Il l’a installé dans une tradition cinématographique de films d’action. Simplement, il a pris des personnages et une époque, et un temps qui est le temps de la guerre d’Algérie. C’est un temps dans lequel effectivement on peut aller puiser parce qu’il y a matière à histoires. Et il y a matière à films d’action. Tout bêtement parce que comme au moment de la Résistance en France, ou dans n’importe quel autre pays, quand il y a une action de résistance et qu’il y a un mouvement politique, le mouvement politique pose directement un ultimatum aux réseaux mafieux : de quel côté vous êtes ? Vous êtes avec nous et vous aidez la cause ? Ou vous êtes avec les autres et on vous abattra ? Dans les personnages de Hors-la-loi, on a ça. On a le politique, on a l’ex-petite frappe qui devient aussi politique et qui redeviendra peut-être après proxénète. Et il brasse. Et je trouve que ce film a été balayé quand même un peu vite. Je trouve qu’il méritait qu’on le regarde un peu plus. Mais malheureusement, on n’en a pas parlé comme d’un film d’action, on l’a montré comme un film qui dit des trucs, mais ce n’est pas l’Histoire, ça n’était pas vrai, comme si tout d’un coup il y avait des gens qui étaient détenteurs d’UNE vérité. Et que quand on fait un film, on est obligé d’être exactement dans LA vérité. Et là, je reviens à une des choses que j’aime bien, un des petits mots que je ballade avec moi dans les petites notes, comme plein de gens : « il n’y a pas de vérité, il n’y a que des histoires ». C’est Jim Harrison qui a écrit ça dans un de ses bouquins. Je ne savais pas très bien pourquoi je le prenais en note. Cette phrase-là, je l’ai tournée dans tous les sens et en fait, elle m’intéresse très fort. Parce que je trouve que la vérité est dans les histoires. Et qu’une histoire, si elle est bonne, elle est vraie. Point.

IRENE (Alain Cavalier) :

Je vais parler d’Alain Cavalier en général, pas d’un film obligatoirement en particulier. C’est un extraordinaire monsieur. Je ne sais pas, il a une façon de faire qui est pudique. Il a une relation magnifique à ses personnages –à ces personnes qu’il filme. Quand il a filmé le travail d’une couturière, ou quand il avait filmé Thérèse déjà, il y a longtemps, avec cette jeune qui n’était pas encore actrice. On est non-acteur au départ, après quand on a travaillé une fois au théâtre ou une fois au cinéma, on n’est plus. Sauf que le moule ce n’est pas une école, c’est la vie : on est sorti d’un moule qui est la vie. Et j’aime beaucoup cette personne. La douceur qui se dégage de lui, l’intelligence extraordinaire. Sa façon de faire des films comme un grand horloger fait de magnifiques horloges. Mais ce sont des horloges qu’on mettra dans des gares et ailleurs, pas uniquement dans un salon cossu. Voilà. Pour parler en gros de Monsieur Alain Cavalier.

Propos recueillis par Jenny Ulrich

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