[cinép(h)age] : CARMILLA (ép. 21/25)

28 Mai

Un roman de Sheridan Le Fanu (1872)

Un film de Roger Vadim, Et mourir de plaisir (1960)

Sheridan Le Fanu est un des piliers de la littérature fantastique du XIXe siècle. Et pourtant, de l’auteur irlandais, peu de livres ont été édités en France. Aux Etats-Unis, l’édition intégrale de ses oeuvres compte plusieurs dizaines de volumes. L’univers morbide de Le Fanu, spectral, vampirique, sensuel et romantique (au sens tragique du terme), transporte. Il y a du Barbey d’Aurevilly pour les ambiances de brumes sous des nuits de Lune, du Friedrich pour ses tableaux mystérieux à la nature torturée. Depuis le décès de son épouse en 1858, Sheridan Le Fanu s’est orienté vers cette littérature de l’au-delà.

Avec cette histoire de femme vampire, il perpétue un thème très présent à la fin du XIXe siècle. Si le vampire masculin est un archétype du pervers manipulateur, reprenant la figure du prédateur dans les contes d’autrefois, le femme vampire cristallise plusieurs dimensions. Elle est l’oupire, la femme fatale qui détourne ses victimes de leur réalisation sociale ou personnelle pour les détruire. Par la séduction, elle s’attaque essentiellement aux jeunes filles chez Le Fanu. On retrouve chez lui une tendance moraliste fréquente à l’époque, même chez les Décadents. Une vision de la Femme et du lesbianisme comme une source de perversion. Chez Le Fanu c’est toutefois le fantastique qui prédomine. Il n’y a pas de leçon morale manifeste dans Carmilla, mais plus des thématiques courues à l’époque. Carmilla est un roman patiemment sensuel et généreusement morbide : « Je vis de ta vie ardente, et tu mourras, oui, tu mourras avec délices, pour te fondre en la mienne ».

Dans un château, la jeune Carmilla est recueillie par le propriétaire des lieux. La fille du châtelain et la nouvelle venue se prennent d’une amitié toujours plus intense et passionnelle : « Parfois encore, des lèvres brûlantes couvraient mon visage de baisers qui se faisaient plus appuyés et plus amoureux à mesure qu’ils atteignaient ma gorge où se fixait leur caresse ». D’autant qu’en rêve, elles se rejoignent. Carmilla n’est autre que Millarca ou encore Mircalla, devenue vampire il y a plusieurs centaines d’années. Ce jeu sur les noms en anagrammes vise peut-être à montrer qu’au-delà des apparences changeantes, la Femme reste toujours la même, avec son lot de dangers. Une thématique d’époque, sous-jacente encore une fois. D’autant que la vampire vient s’interposer entre le père et sa fille, et que pour tuer la femme aux dents longues, il faudra faire appel au curé : la Famille est sauvée, grâce à la vigilance paternelle et aux institutions.

Annette Vadim (Carmilla)

Roger Vadim, en 1960, en tourne une adaptation et donne le rôle de la vampire à Annette Vadim, son épouse donc, qui peut à loisir parler de sa voix suave avec un accent des Carpates (en fait, Annette Stroyberg est danoise). S’il utilise à l’image tous les clichés de la beauté nordique, il lisse énormément les aspects lesbiens. Et mourir de plaisir devient plus une histoire de possession surnaturelle et de trio amoureux. Carmilla cherche à reconquérir son amant, qu’elle retrouve en la personne du fiancé d’une jeune femme. Autres différences : l’intrigue se passe dans les années 1960, et en Italie. Ce qui aurait pu être intéressant : confronter le fantastique et l’ère technologique. Mais visiblement l’ambition de Vadim était ailleurs (filmer Annette Vadim essentiellement, sans grande inventivité).

Malgré quelques belles trouvailles (le réveil sépulcral de l’oupire, la poursuite en forêt), on se lasse vite des effets faciles et répétitifs (les fondus au flou suivi d’un cri perçant) et des lumières souvent bâclées (projecteurs à peine dissimulés dans le décor), des brumes à la machine à fumée mal dirigées. Autant de défauts qui pourraient être excusables. Les Italiens, comme Mario Bava, ont réalisé de très bons films d’épouvante avec un budget de supérette et des trucages de Carnaval. Mais ici il n’y a pas de ligne, de lien ni d’ambition. On annonçait Christopher Lee, le maître de l’horreur, dans la distribution, mais le projet ne s’est pas concrétisé. C’était peut-être un signe.

Franck Mannoni

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