[cinép(h)age:] FAHRENHEIT 451 (ép. 23/25)

11 Juin

Un roman de Ray Bradbury (1953)

Un film de François Truffaut (1966)

Fahrenheit 451 n’est pas un livre comme les autres pour Ray Bradbury. Selon l’écrivain américain, il serait son seul roman de science-fiction. Plus qu’un drame de SF on parlerait plutôt d’anticipation. Et encore, l’intrigue de Fahrenheit est autant tournée vers le passé, que ce présent des années 1950 et un avenir bien sombre.

Dans un pays indéterminé, un pouvoir totalitaire a interdit la possession et la lecture des livres. Des pompiers sont chargés de mettre le feu aux ouvrages détenus en secret, et parfois même, aux contrevenants. Bien sûr Bradbury pense à l’autodafé du 10 mai 1933 à Berlin : les nazis brûlent quelque 20 000 livres sur la place de l’Opéra. Mais il pense aussi à toutes les dictatures de l’après-guerre : nous sommes en pleine guerre froide et l’URSS est dans la ligne de mire. Il fait ainsi dire à l’un des pompiers, en caricature de l’extrême gauche : « Nous ne naissons pas libres et égaux comme le proclame la Constitution, on nous rend égaux. Chaque homme doit être à l’image de l’autre, comme ça tout le monde est content ».

Bradbury ne fait toutefois pas dans l’anticommunisme primaire. Il sait que les Etats-Unis vivent une chasse aux sorcières effroyable, qui ravage notamment les milieux artistiques, sous la férule du sénateur MacCarthy. Auditions publiques, auto-critiques, mise à l’index, le politicien joue les procureurs idéologiques. Bradbury a pris clairement position dans un article contre ces atteintes à la liberté de penser.

Enfin, si l’écrivain projette tous ces éléments dans un avenir désenchanté, il garde toutefois l’espoir chevillé au corps. Il lance des thèmes qui seront abondamment repris dans la culture SF : le retour à la nature (la dictature décrite par Bradbury est urbaine), l’espoir fondé dans l’esprit de résistance, et la promotion de la seule aventure humaine qui puisse encore être vécue (la rencontre de l’Autre).

Bradbury ne dénonce par seulement les dérives de l’esprit, il étrille aussi la société de consommation, ou plutôt, l’avilissement de l’individu dans la possession de biens inutiles : « Bourrez les gens de donnés incombustibles, gorgez-les de faits, qu’ils se sentent gavés, mais absolument brillants côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur-place ».

Aux lois de la robotique d’Asimov, Bradbury répond à sa manière par les lois de l’humanisme : 1.Qualité de l’information 2.Loisirs de l’assimiler. 3. Le droit d’accomplir des actions fondées sur ce que nous apprend l’interaction des deux autre éléments. Bienvenue en démocratie.

François Truffaut avait dans l’idée de tourner un film sur les livres depuis Jules et Jim (1962). Pas spécialement fan de SF, il découvre pourtant le roman de Bradbury, qui l’intéresse par son engagement politique. Truffaut rencontre Bradbury aux Etats-Unis. L’auteur lui cède les droits pour une libre adaptation et le cinéaste commence par choisir de tourner en couleurs, ce film de nationalité et de distribution anglo-saxonnes (production oblige). La couleur ravive les flammes.

Il demande aussi à ses acteurs de niveler leur jeu et, pour éviter que les spectateurs ne s’identifient trop, fait interpréter le rôle de la femme du pompier pyromane et celui de sa voisine par la même actrice, Julie Christie. Il surenchérit en reprenant une idée chère à Renoir : rendre les personnages sympathiques un peu plus antipathiques et réciproquement.

Très fidèle au livre, il ne change que quelques éléments de trame : le destin de la charmante voisine, notamment. Mais reprend très souvent les dialogues du livre. Il s’affranchit de l’opposition ville-campagne et pose son action dans une cité où les espaces verts sont présents. Il impose un futurisme réaliste, avec des tendances rétros (de vieux téléphones notamment, du mobilier ancien). Il n’échappe pourtant pas à une vision datée du futur : le futurisme sous-pull des années 1960, où il suffisait de mettre un col roulé pour « faire » 2028.

Centré sur les livres, Truffaut affaiblit le message politique et la vision américaine de Bardbury (qui critique aussi les tentations isolationnistes dans son pays). Le réalisateur nivelle aussi les questions morales. Le meurtre d’un pompier apparaît chez lui comme de la légitime défense. Dans le roman, c’est un acte de rébellion. Par manque de budget certainement, il ne traite pas le phénomène de masse : les contrevenants sont poursuivis par la foule et les médias diffusent la traque. Chez Truffaut, dans un quartier de béton, quelques badauds assistent à un autodafé. Le côté froid y gagne, mais la sauvagerie y perd.

Truffaut semble se perdre dans ce film d’anticipation où il accumule les cadrages et les mouvements de caméras, qui tournent à l’exercice de style. Les effets spéciaux, peu recherchés et filmés sans imagination, ne suscitent ni crainte ni émotion. Un exemple parmi d’autres : une vieille dame préfère brûler avec ses livres plutôt que de quitter sa maison. Elle allume une allumette et la laisse tomber à ses pieds. La pièce brûle partout sauf là où elle se trouve. Belle image, mais pas raccord. Un peu d’imagination dans la mise en scène aurait sublimé la scène.

Une petite note toutefois à l’avantage de Truffaut : en 1966, il insiste sur la frustration sensuelle et sexuelle, sur la pression sociale concernant les cheveux longs de la jeune génération et ses tenues : 1968 arrivait. A ce film un peu poussif et scolaire, on préférera sûrement le livre, aux pages incandescentes.

Franck Mannoni

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