[cinép(h)age:] LE MOINE (ép. 24/25)

18 Juin

Un livre de Matthew Gregory Lewis (1796)

Un film d’Adonis Kyrou (1972)

Matthew Gregory Lewis n’a que 20 ans lorsque paraît ce roman fleuve de quelque 500 pages. L’auteur, un personnage assez étrange, très cultivé n’a écrit jusqu’alors que quelques comédies confidentielles. Il surprend la bonne société avec cet ouvrage impudique et blasphématoire. On lui reproche des inspirations trop évidentes auprès des auteurs fantastiques de l’époque, mais on lui reconnaît aussi une indécence audacieuse et un style indéniable.

A la manière de Cervantès (L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche) ou de Radcliffe (Les Mystères d’Udolphe), Lewis a écrit un récit à entrées multiples, aux récits emboîtés. Un personnage en rencontre un autre et lui raconte son histoire, qui donne lieu à une autre histoire enchâssée. Malgré son titre, Le Moine raconte bien plus de choses que la damnation d’un homme d’Eglise abusé par le Malin. Aventure, suspense, action, amour et passion charnelle côtoient sadisme, crimes, viol et tortures, dans un récit compartimenté.

Adulé par les Surréalistes, dont Breton, le livre, de Lewis a aussi été capturé par Antonin Artaud qui, en le retraduisant, en a considérablement modifié la composition pour en faire une version réécrite totalement assumée. Plus violente et hallucinée, dans un style plus direct, aux phrases plus courtes, aux adjectifs tranchants, cette mouture a semble-t-il plus inspiré l’adaptation cinéma de Domink Moll avec Vincent Cassel (2011). En 1972, Adonis Kyrou s’est appuyé sur la version originale du livre, mais retravaillée par deux scénaristes incontournables, Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière.

Les deux auteurs ont choisi de suivre une trame linéaire et des pans entiers du livre disparaissent. Toutes les mésaventures du marquis de Las Cisternas, les péripéties de la jeune Antonia, notamment, passent à la trappe. Seul demeure le tragique destin d’un moine mystique, mais bien faible face aux tentations. Interprété par Franco Nero, qu’on a plutôt vu dans des polars et des westerns, le moine apparaît les cheveux en bataille, le visage mangé par une mauvaise barbe et un regard de feu à la Raspoutine (pour être un peu anachronique). Pourtant, le personnage ne sombre par dans le sur-effet. Il ne reste que trop humain, bien vite tenté par les assauts de Marguerite (campée par Nathalie Delon), qui s’est fait passer pour un moinillon afin d’approcher celui dont elle a décidé la perte.

Nathalie Delon, Franco Nero, Denis Manuel et Eliana De Santis

En choisissant le moine comme ligne directrice, Buñuel et Carrière ont nivelé bien des aspects du livre. Ressortent de manière exagérée l’anticléricalisme et le conflit psychique du religieux : honte, remord, culpabilité. Le moine renie tous ses vœux, sans jamais abandonner un espoir de rédemption. Chez Lewis, la migration est plus lente, les certitudes du moine plus affirmées, sa déchéance plus progressive.

Si Kyrou insiste autant sur l’anticléricalisme, c’est peut-être parce qu’il a dû lui-même faire face à la censure, en grande partie durcie par les lobbys religieux. La fin de son film, qui diffère complètement du livre, est un message direct aux pape, avec des images d’actualités insérées : un malin pied de nez.

Cohérent, solide, aux scènes de magie noire très bien composées, la version de Kyrou évite de tomber dans le piège d’une adaptation simpliste. Derrière chaque acte se cache une idée : aucune provocation n’est gratuite. Dans le jeu d’acteur et la maîtrise des effets spéciaux, chacun suit sa partition en bonne harmonie. Un défi pour une adaptation d’un roman aussi complexe.

Franck Mannoni

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