[à l’affiche :] L’ETE DE GIACOMO – Alessandro Comodin

5 Juil

 » I’m the king of the world  » – plouf

Ce film, après un long générique silencieux, commence par du bruit. Le bruit odieux d’un adolescent – dont on ne voit pas le visage mais bien la prothèse auditive – qui frappe, sans rythme et sans savoir en jouer, sur une batterie sous le regard stoïque d’un crucifix. Le bruit d’une sensation physique désagréable mais qui déjà nous fait entrer dans le monde de la sensation. Une sensation chaotique initiale qui annonce ou plutôt qui concentre en une scène inaudible l’ensemble du film dans une première explosion désordonnée et bouillonnante. Comme si la suite du film n’était que le déroulement ou le dépliage de cette scène initiale de catharsis adolescente.

L’été de Giacomo, c’est deux journées d’été de deux adolescents amis d’enfance, Stefania et Giacomo. Ils occupent leurs journées comme on occupe une journée pendant les grandes et longues vacances d’été de notre jeunesse. Il y a la lumière brûlante et implacable du milieu de journée où l’on part en promenade en forêt à la recherche d’un lieu de baignade, de distraction et de fraîcheur. Il y a la torpeur et l’ennui s’évanouissant dans la langueur des longues journées oisives et sans but où l’on se laisse porter par le cours de notre errance. Le bruit de l’écho dans un puits ou des éclaboussements dans l’eau, ses propres cris troublant le silence de la campagne, les vibrations de la chaleur, le bruissement de l’air dans les feuilles, le bourdonnement des insectes et le chant des oiseaux. La consistance et la diffusion si particulière que prennent les sons dans la chaleur. Et lors du retour de promenade en vélo, debout sur le porte bagage, il y a à nouveau la lumière mais celle chaude et douce de la fin de journée qui s’étire lentement jusque dans la nuit. Puis enfin, la fraîcheur tant attendue de la nuit, la fête foraine, ses ampoules multicolores et clignotantes, la musique et la danse du bal, les feux d’artifices dans le ciel noir, et ses promesses de nouvelle journée d’été pour le lendemain.

L’été et son état d’apesanteur dans l’espace et dans le temps offrent à ces deux adolescents une rencontre intime, seuls à l’écart du monde. Entre l’enfant et l’adulte, ils jouent au jeu de la séduction, de la découverte sensuelle à la fois de soi de l’autre. Ils flirtent entre amour et amitié (ou fraternité). Ils naviguent entre tendresse et désir charnel avec à la fois cette maladresse et cette animalité adolescente. Chacun avec sa propre singularité goûte à l’émoi qu’ils perçoivent en eux et qu’ils suscitent chez l’autre. Ils le suivent sans trop savoir où il les mène avec une innocence aux airs de virginité originelle. On se touche avec les pieds au lieu des mains, on se crie des insanités, on se jette de la boue, on se regarde sans se le dire, on se passe une rose de la bouche à la bouche, on se caresse en se bousculant.

Une des vraies réussites de ce film est la façon avec laquelle Alessandro Comodin nous fait incroyablement vivre le film entre sensation visuelle et sensation physique. Cela passe aussi bien par le choix de la pellicule (le granité et les couleurs tendant vers le sépia des scènes tournées en fin d’après midi) que les niveaux de contrastes de lumière (les contrastes intenses entre sur et sous exposition pour les images de milieu de journée), les cahots de la camera au poing, les choix de cadrage (les corps des acteurs filmés de dos, les visages vus de 3/4), la bande son brute, la proximité saisissante entre la camera et les acteurs (les gros plans en grand angle des visages, les regards jetés à la camera), sa manière de laisser, tout en maintenant un cadre, les acteurs prendre possession de l’action – suivre leur propre élan – ou même le jeu avec l’ambigüité entre la fiction et le documentaire. Comodin parvient ainsi à donner réellement chair à son film : une expérience cinématographique physique – et terriblement enivrante – de l’adolescente et de l’été.

Mais dans le même temps – presque cruellement ou plus simplement honnêtement – Comodin joue à nous renvoyer à notre condition de spectateur. L’été et ses longues journées répétées des grandes vacances ne nous appartiennent plus. Ils ne sont plus que des souvenirs que nous ne pouvons revisiter qu’avec nostalgie. Aussi, si nous avons presque le sentiment de faire partie de cette intimité entre Stefania et Giacomo – avec notamment ces regards tellement troublants à la camera – nous n’en restons pas moins seulement observateur. Notre impression de quasi présence dans l’action n’empêche pas leur relation d’évoluer sans nous – en dehors de nous ; qui plus est, notre innocence virginale est déjà bien loin. Le temps qui passe vient alors lui aussi, physiquement, nous souffler dans le cou.

L’expérience de ce film relève presque de la possession. Nous habitons autant le film que le film nous poursuit après coup. Une possession qui, par ailleurs, avait commencé à opérer chez moi avant le début du film puisque j’ai failli me faire écraser de peur d’arriver en retard à la projection. Mais c’est un risque que je ne regrette pas, d’autant que je n’ai pas été, en de fin de compte, écrasé par cette voiture du Diable.

Adrien

L’ETE DE GIACOMO d’Alessandro Comodin // Avec Giacomo Zulian, Stefania Comodin et Barbara Colombo // En salle le 4 juillet 2012

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Une Réponse to “[à l’affiche :] L’ETE DE GIACOMO – Alessandro Comodin”

  1. boyan_d jeudi 5 juillet 2012 à 140254 #

    Ça donne envie de voir le film. Qu’est-ce qu’il a fait d’autre Comodin ?

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