[dvd :] SCHIZOPHRENIA – Gerald Kargl

12 Juil

ed. Carlotta

Vendu comme le film fétiche de Gaspar Noé (Irréversible), Schizophrenia (de son titre original Angst) prenait la poussière dans les greniers et placards à VHS ou vivotait grâce à quelques rares projections en festival depuis près de trente ans. Ca aurait pu être pire, mais la précieuse occasion de (re)découvrir un des chefs d’œuvres méconnus du cinéma grâce à l’éditeur Carlotta est juste trop belle. « Belle » ; certes un terme paradoxal pour aborder un film qui ne dégage rien de véritablement positif dans son propos. Avant de s’engager à un visionnage de Schizophrenia, il vaudrait mieux s’avertir du fait que la prochaine heure et demi ne sera pas une partie de plaisir, mais bel et bien une expérience unique et éprouvante…

Le film s’inspire d’un psychopathe autrichien ayant fait scandale dans les années 80 : après avoir passé quelques années en prison durant lesquelles il se sera comporté comme un détenu modèle, il est libéré. Errant dans la ville, il n’a qu’une idée en tête : tuer à nouveau. Il finit par trouver les victimes idéales dans le lieu idéal dans lequel il pourra accomplir son « œuvre » en paix…

Autant le dire tout de suite : Schizophrenia est le film de serial killer parfait. L’histoire se déroulant sur 24h et utilisant le procédé de la voix-off avec une intelligence et une puissance rare, le spectateur plonge directement dans l’esprit d’un homme assoiffé de sang. Aucune échappatoire pour le spectateur, il est pris au piège et demeure ligoté à son siège, tristement témoin des actes du tueur. Témoin oculaire, mais surtout auditif : la grande force de la voix-off est qu’elle ne se limite pas à décrire bêtement se qui se déroule déjà à l’écran comme dans beaucoup de films, le tueur raconte plusieurs épisodes de sa vie (qui ont toujours un rapport avec la scène qui se développe sous nos yeux) et fait part de ses angoisses et de ses joies morbides. Procédé que Gaspar Noé aura repris avec non moins de talent dans l’excellent Seul contre tous, où le l’ancien boucher partage intérieurement sa vision radicale de la société en errant dans les rues d’une France qui ne représente plus rien aux yeux du monde.

L’acteur, Erwin Leder, qui venait juste de sortir du grand succès de Das Boot de Wolfgang Petersen, prend le risque de se glisser dans la peau du psychopathe avec une aisance troublante ; l’acteur n’a même pas besoin de dire un mot, son visage parle pour lui : il est fou. Une présence à l’écran qui devient obsédante ; cet homme pourrait être entouré de 150 jeunes polonaises à moitié à poil, il attirera l’attention sans même se gratter. C’est « le syndrome Klaus Kinski ».

La puissance de Schizophrenia est aussi due au travail de génie du chef opérateur polonais Zbigniew Rybczynski qui a conçu toutes les surprenantes inventions visuelles qu’il a expérimenté sur le film. Réalisé en 1983 par Gerald Kargl dont c’est le premier et le dernier film à ce jour, celui-ci a choisi d’autoproduire son œuvre. Après avoir fait un prêt à la banque et hypothéqué la maison de ses parents, Kargl se retrouve avec un budget de 400 000€ et une équipe réduite. Le budget étant limité, Kargl et Rybczynski choisissent de ne faire aucun essai pour éviter de gaspiller de la pellicule : les expérimentations du chef opérateur sont presque toutes improvisées durant le tournage. La caméra est fixée sur un harnais attaché aux hanches de l’acteur, comme dans Mean Streets ou plus récemment Requiem for a dream, sauf qu’ici la caméra tourne autour de l’acteur. La caméra est attachée à une corde qui permet de créer des plans fluides et hallucinants en plongés que Gaspar Noé, encore, aura repris sur Enter the Void, etc. Etant donné que les deux artistes voulaient se limiter pour les essais en raison du manque d’argent, les prises incluses dans le film sont souvent des premières prises, ce qui donne parfois un rendu un peu brouillon où la caméra demeure légèrement instable. Mais les propositions visuelles du chef opérateur polonais demeurent tellement fascinantes que ces petits défauts ne nuisent même pas à la force du film.

En ce qui concerne la violence, Schizophrenia a beau être éprouvant, avoir été censuré dans plusieurs pays, il est loin d’être graphiquement aussi bourrin que le trois-quarts des films d’horreur d’aujourd’hui ou des films gore italiens de l’époque. Ici, une seule scène demeure sanglante (qui fait d’ailleurs un peu écho à une scène très connue d’Irréversible). Mais ce qui rend Schizophrenia éprouvant est simplement le fait qu’il n’est pas un film d’horreur. Il s’agit d’une expérimentation, d’un dialogue différent avec le spectateur, de quelque chose qui va au-delà du divertissement. Kargl lui-même n’a jamais dit vouloir faire un film de genre avec Schizophrenia, il a simplement trouvé un sujet qui lui a semblé intéressant et il a voulu s’y plonger à fond. Et c’est bien l’impression que donne son film : un plongeon dans les vices les plus sombres d’un être humain. Et c’est seulement après la dernière seconde du générique de fin que l’on peut remonter à la surface pour inspirer un peu d’air avec un soulagement mémorable.

L’éditeur Carlotta propose le film en double dvd avec en bonus un entretien avec Gaspar Noé qui raconte comment Schizophrenia a influencé ses films et le fait qu’il ne pouvait s’empêcher de montrer le film de Kargl à plusieurs de ses amis, dont Marc Caro et Jan Kounen. Les autres bonus proposent des entretiens très intéressants avec le réalisateur qui raconte les différentes douleurs que lui ont causés l’échec du film ; avec Zbigniew Rybczynski qui fait part entre autres des défis techniques du film ; et avec l’acteur Erwin Leder qui propose une discussion avec le docteur Harald David autour du thème de la violence au cinéma et dans la société contemporaine.

Rock Brenner

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