[dvd :] L’EXERCICE DE L’ETAT – Pierre Schoeller

19 Juil

Ed. TF1 VIdeo

« L’Etat, c’est moi » a dit Louis XIV. Mais si l’Etat c’était lui, alors lui, qui était-il ?

C’est à cette question d’apparence un peu étrange que Pierre Schoeller se confronte dans son dernier film, L’exercice de l’Etat. Après Versailles, film social, Pierre Schoeller nous propose cette fois-ci un film politique important, qui immerge le spectateur dans le rythme étourdissant de la vie d’un homme politique fictif, le ministre des transports Bertrand Saint-Jean. Film politique, certes, mais tout sauf engagé. Ou plutôt faudrait-il faire la différence entre l’engagement politique – qui est une décision d’agir au nom d’idéaux – et l’engagement dans la politique qui, lui, est d’abord affaire de destin et de désir. Comme le dit le personnage de Gilles, directeur de cabinet de Saint-Jean, à un chômeur sur le point d’accepter  l’emploi qui scellera son sort : « la question, la seule question, c’est le désir, votre désir impérieux de vous  mettre trois ou quatre semaines au service de l’Etat ».

Si le désir politique est ici traité indépendamment de toute idéologie, ce n’est pas pour dénoncer l’ivresse du pouvoir communément prêtée aux dirigeants. Les hommes politiques qui sont montrés n’ont pas assez de pouvoir pour le goûter, et se demandent plutôt ce que vaut d’avoir « le pouvoir sans la puissance. » A vrai dire, si Saint-Jean connaît une nuit d’ivresse, c’est une ivresse d’alcool qui signe son isolement, son impuissance et sa gueule de bois. Le but de Pierre Schoeller n’est donc pas de dénoncer la trahison de l’intérêt commun par l’intérêt particulier de l’homme politique. Au contraire, chose rare, ce film politique est plutôt réconciliateur : le représentant n’est pas montré comme un usurpateur, mais comme un homme dont le désir singulier est précisément d’incarner la Chose publique.

La scène du rêve érotique de Saint-Jean qui ouvre le film, peut d’ailleurs être interprétée en ce sens : dans un bureau de ministre, une femme nue s’offre à un crocodile, et pénètre dans sa gueule grande ouverte. Cette dévoration onirique met manifestement en émoi le ministre des transports, qui s’identifie donc au crocodile jouissant de son repas, comme à ce grand Léviathan qu’est l’Etat (c’est ainsi que le philosophe Thomas Hobbes compare l’Etat à un gigantesque monstre marin, dont l’existence provient d’un pacte social où chacun transfert son pouvoir au souverain qui le représente). Si ce genre d’interprétation est toujours discutable (Pierre Schoeller en propose d’autres à écouter dans les bonus), il reste indéniable que L’exercice de l’Etat est un film sur le corps politique. Outre l’érection nocturne qui ouvre le film, on verra Saint-Jean se passer de la glace sur le visage, s’étouffer en mangeant, chier, se désarticuler dans l’alcool, se faire porter par son chauffeur, étreindre et porter son ami Gilles, faire l’amour à sa femme, vomir dans la neige au bord de la route. Sans parler de la scène de l’accident : véritable croix de Saint-Jean, brièvement analysée dans les bonus.

La question est alors la suivante : quel intérêt avons-nous à scruter de si près le corps de l’homme politique ? C’est que le cinéma a en commun avec la politique de relever du domaine de la représentation. Mais lorsque la représentation politique produit l’action collective (l’action du représentant est celle des représentés), la représentation artistique permet quant à elle la contemplation. En scrutant le corps du politique, le film de Pierre Schoeller  nous donne à voir et à comprendre ce qu’il est vraiment : un lieu où se noue l’Etat et les hommes. Ce sont ces corps qui confèrent à l’Etat la matérialité sans laquelle il ne serait ni un Léviathan ni un crocodile, mais un être de papier, une abstraction vide. Mais ces corps sont aussi les vrais sujets du désir politique : désir de l’Etat, désir de lui donner corps. Le chef d’Etat n’est pas le pilote d’un navire, mais un être dont le désir est assujetti à son objet, la Chose publique. L’exercice de l’Etat apparaît alors comme une gymnastique difficile qui, pour donner à l’Etat sa réalité, impose au corps de l’individu de pénibles contorsions. A la limite, l’homme politique ne possède pas son propre corps. Il n’y a pas d’Habeas corpus qui tienne pour lui. Si Louis XIV affirmait avec force « l’Etat, c’est moi », nous savons pourtant tous que la mort d’un roi n’est pas la fin de l’Etat. La leçon de Louis XVI est claire : l’Etat exige du politique des sacrifices, et changer de régime, c’est parfois couper une tête. Dans le film, l’Etat n’exige qu’une minerve ; celle qui sauvera l’existence politique de Saint-Jean.

Exister politiquement, ce n’est rien d’autre qu’incarner l’Etat ; et la lutte est âpre. Non seulement les prétendants à l’incarnation de l’Etat se battent entre eux, « à cinquante sur une tête d’épingle », mais l’Etat lui-même met à l’épreuve leurs limites. L’endurance apparaît alors comme la vertu proprement politique. D’un parlementaire qui se présente aux élections municipales de Dijon, Saint-Jean dit qu’« il est accroché à Dijon comme une sangsue sur un hémophile ». Mais c’est sur le corps de Gilles que le thème de l’endurance trouve sa plus grande acuité : travaillant à toute heure, au bureau, dans son bain, cet homme de l’ombre n’a pas de vie en dehors de l’objet impérieux de son désir, l’Etat qu’il sert. On le voit mettre du miel dans son thé lorsque ses nuits blanches, qui sont la permanence de l’Etat, mettent à l’épreuve sa résistance ; ou encore s’essouffler en courant après la voiture de son ministre, qui a oublié un dossier : aucun dysfonctionnement, fut-il de son propre corps, ne doit briser la continuité de la représentation politique.

Le rapport de ces hommes politiques aux discours s’inscrit dans la même logique. Gilles écoute, dans un rare temps libre, la sublime oraison funèbre de Jean Moulin, dont la « pauvre face informe du dernier jour » était, ce jour là, « le visage de la France ». C’est que les politiques, s’ils n’écrivent pas toujours leurs discours, sont par définition des orateurs : la voix vibrante donne une toute autre stature aux discours écrits. Le tremblement et l’intonation de Malraux firent entrer son oraison funèbre au Panthéon, dans le terrible cortège de Jean Moulin. De Gaulle, Churchill ou Malraux sont pour Gilles et Saint-Jean des professeurs de jouissance politique. Leurs désirs sont entièrement tendus vers le grand discours, et notamment vers l’oraison funèbre. C’est que dans l’oraison funèbre l’Etat immortel brille d’entre les morts, voire se nourrit des morts, si et seulement si un homme politique s’y donne corps et âme. C’est pourquoi, Saint-Jean, se rendant en pleine nuit sur les lieux ensanglantés d’un accident de bus, se murmure à lui-même « et nous serons des tigres affamés dans la nuit noire. » Contre les apparences, Saint-Jean ne se recueille pas auprès des morts, mais cherche auprès d’eux l’inspiration, l’émotion qui donnera à sa voix le bon tremblement, celui qui fera résonner en elle la profondeur de l’Etat.

Ainsi, la mort d’un concitoyen est pour Saint-Jean l’occasion d’une jouissance proprement politique : être l’Etat, donner sa voix au Léviathan et prendre son festin de tigre ou de crocodile. C’est aussi pourquoi lorsqu’il se voit volé son oraison par un prêtre – cet étrange concurrent – il ne peut se résoudre à se taire : il n’écoute rien, récite dans sa tête le discours qu’il devait dire, et le finit même à voix basse mais distincte : « Il y a la reconnaissance de l’Etat. Et il y a la perte d’un homme, le vide qu’il laisse, son absence. Cela tisse des liens insoupçonnables. »

A voir donc, si l’on veut s’approcher un temps de ces liens insoupçonnables.

Sylvain Pasquali

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Une Réponse to “[dvd :] L’EXERCICE DE L’ETAT – Pierre Schoeller”

  1. dasola lundi 23 juillet 2012 à 180608 #

    Bonsoir, du point de vue purement ciném, j’ai été sensible à la réalisation sans fioriture qui nous fait sentir le dur exercice que d’être au service de l’état. Les acteurs sont vraiment très très bien. Bonne soirée.

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