[dvd :] ERICH VON STROHEIM MYSTÉRIEUX

28 Juil

Éd. Artus films

Erich von Stroheim, le cinéaste intransigeant, scandaleux et dépensier des Rapaces et de Folies de femmes, « l’homme que vous aimerez haïr » des studios Hollywoodiens, stoppe sa carrière de réalisateur au début des années 1930. Le parlant ne le convainc pas et il en a assez de se battre pour imposer sa vision d’auteur en avance sur son temps. Il devient acteur mais pour l’Amérique son emploi ne change pas. Il est et restera l’homme que vous aimerez haïr. Le coffret DVD concocté par Artus – contenant quatre films tournés entre 1929 et 1946 – le présente invariablement dans le même rôle d’arrogant détestable éternellement malheureux en amour du fait de son caractère exécrable.

Chronologiquement, le premier film est The great Gabbo de James Cruze. Von Stroheim y joue un ventriloque génial qui traite sa compagne comme un paillasson. Il finit même par la jeter dehors, attendant l’élémentaire dans ce genre de situations : qu’elle revienne ventre à terre solliciter l’honneur de continuer à lui servir d’essuie-savates. Mais l’inconsciente n’est qu’une ingrate et part se consoler dans les bras d’un autre. Avisé par sa marionnette – sa part d’humanité raisonnable – que sa conception des rapports amoureux est peut être un peu trop avant-gardiste, il va tenter de faire amende honorable pour récupérer sa belle. Von Stroheim n’est que froncement de sourcil, cicatrice et cigarettes. Il n’apparait jamais à l’écran sans un mégot en main. Un vrai tour de force ! Il fume plus que Piccoli chez Claude Sautet, c’est dire… Le plateau est noyé dans les vapeurs de tabac. On en oublierait tout le reste, sinon que c’est la seule œuvre du lot où von Stroheim ne cède pas aux joies de la folie homicide et garde une dimension tragique et touchante.

Dans The crime of Dr Crespi de John H. Auer, von Stroheim joue un médecin génial, le docteur Crespi, seul homme au monde capable de sauver son ex-ami et rival – celui qui lui a volé la femme de sa vie – victime d’un grave accident de voiture. Crespi/von Stroheim va le sauver, mais à seule fin de le plonger dans un état de mort apparente et de le faire enterrer vivant, histoire d’avoir toute latitude pour récupérer sa belle. Mais ses plans seront malheureusement contrecarrés…

C’est inspiré d’une nouvelle d’Edgar Poe et l’ombre du maître est bien là dans les scènes où l’enterré récalcitrant erre dans les couloirs de l’hôpital à la recherche de son bourreau. Le budget est maigre mais von Stroheim parvient à noyer le décor dans la brume grâce à son prodige tabagique. Il fume jusque dans la salle d’opération. Il fume pire que les montagnes catalanes aux infos télévisées, c’est dire.

Dans The lady and the monster de George Sherman, le balafré magnifique n’est que second rôle. En représailles, il ne fume que dans une scène sur deux et la production doit investir dans un générateur de fumée pour créer l’ambiance propice. Il joue ici un docteur génial et claudicant, qui trouve l’opportunité rêvée de poursuivre ses recherches sur la vie du cerveau après la mort lorsque l’on apporte un millionnaire agonisant dans son château où il casse rapidement sa pipe.

Avec l’aide de son assistant – l’homme qui est en train de lui voler la femme qu’il aime – il dérobe le cerveau du mort dans l’intention de trouver un moyen de communiquer avec lui. Bientôt littéralement investi par l’encéphale, l’assistant ira dénouer une sombre histoire de succession et innocenter un condamné à mort pendant que la jalousie de von Stroheim – consterné que l’on préfère à son génie jeunesse et gentillesse niaiseuse – lui jouera encore des tours. Le film le plus délirant de la fournée : château gotique baigné dans la brume au milieu du désert d’Arizona, laboratoire plein de fioles, savant fou estropié, expériences interdites, etc.

Dans le dernier film du coffret, The mask of Diijon de Lew Landers, von Stroheim est à nouveau un magicien génial, Diijon, qui délaisse son art pour se consacrer à l’hypnotisme, le plus souvent à des fins meurtrières. Faut dire que la femme de sa vie, trop aveugle pour percevoir sa sensibilité et sa bonté d’âme dissimulées sous une carapace autoritaire et orgueilleuse, finit par lui préférer un pianiste fat et sans talent, éveillant naturellement crises de jalousie et représailles. Déjà hypnotiseur, Diijon/von Stroheim se révèle également maître dans l’art de l’escamotage : sa silhouette est entourée d’un halo de fumée sans que l’on puisse discerner entre ses doigts la moindre cigarette la plupart du temps. Un véritable tour de prestidigitation !

Complaisant avec Hollywood qui voulait le garder dans son emploi d’homme que l’on aime haïr, von Stroheim le fut moins avec la maladie et, contre toute attente, évita le cancer des poumons pour mourir d’un cancer de la moelle épinière.

Mathias Ulrich

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