[à l’affiche :] LA SERVANTE – Kim Ki-Young

15 Août

Cochon !

Perçu comme « le film choc et fondateur du cinéma coréen »*, La servante, datant de 1960, est un de ces films méconnus qui risquaient de terminer aux oubliettes. Heureusement, la Korean Film Archive et la World Cinema Foundation (organisation fondée par Martin Scorsese) l’ont repêché du néant pour lui refaire une petite beauté. Son réalisateur, encore plus méconnu en Europe, a fait des films de 1955 à 1995. C’est un peu le Quentin Tarantino des jeunes cinéastes sud-coréens de l’époque, c’est-à-dire une référence quasi-obligatoire (triste époque que la nôtre). Park Chan-Wook (Old Boy) ou encore Bong Joon-Ho (The Host) en font leur cinéaste favori, et Im Sang-Soo a fait un remake de La servante en 2010 baptisée tout simplement The Housemaid. En bref, une réputation plus qu’intrigante pour nous qui n’avons que très peu ou pas du tout entendu parler du cinéaste ou de son film culte. Martin Scorsese dit : « Le fait que ce film si intensément – voire passionnément – claustrophobe n’est connu en Occident que des plus fervents cinéphiles constitue l’un des grands accidents de l’histoire du cinéma. »*

Le film parle d’un père et mari, qui enseigne la musique dans une usine pour femmes, et qui vient d’emménager dans une grande maison neuve avec sa famille. Sa femme souffre de fatigue et il accepte d’engager une servante recommandée par une jeune ouvrière à qui il donne des cours particuliers de piano. La servante possède un comportement ambigu, espionne les conversations et effraye les enfants. Lorsqu’elle entame une liaison avec l’homme de la maison, le foyer tombe lentement sous l’emprise de la servante…

Bien entendu, depuis 1960, on en a vu des vertes et des pas mûres au cinéma, donc le terme « choc » n’est peut-être plus tellement approprié pour le public d’aujourd’hui. « Dérangeant », par contre, fonctionne encore. Pour resituer le film dans son contexte d’époque, La servante a été réalisé dans une Corée du Sud plongée dans la dictature et dans laquelle les jeunes femmes migrantes, si elles ne trouvaient pas d’emploi dans les usines, ne pouvaient être autre que servantes ou prostituées. La servante du film de Kim Ki-Young désire grimper l’échelle sociale et ne trouve autre qu’une solution désespérée et terrifiante : séduire un père de famille, provoquant la destruction du foyer.

La servante est quasiment un huis-clos, le film se déroule dans une cage déguisée en maison, ce qui s’y passe après l’arrivée de la jeune employée ne peut en sortir ; le chantage imposée par cette dernière ne peut le permettre, le père et mari de la nouvelle maison risquerait de perdre son travail, il se retrouve dans une voie sans issue. Le désir d’adultère et le machisme domestique sont mis en avant, les notions de confiance et de raison perdent leur sens. Un désespoir permanant règne au sein de cette famille qui semblait ordinaire. Un conflit entre classes sociales explose et certaines personnes y laisseront leur peau.

Le cinéaste disait : « Je crois que toutes les filles sont bonnes avant le mariage. Mais, une fois qu’un homme a poignardé leur cœur, elles deviennent des démons vengeurs. (…) Ce sont les hommes qui ont appris aux femmes à se comporter violemment. »* Kim Ki-Young ne fait pas un film d’horreur ni un thriller ordinaire. C’est un cauchemar éveillé et étouffant virant dans la folie la plus totale. Un film enragé dans lequel l’homme – victime de ses pulsions et coupable de ses décisions – se voit payer ses fautes au prix fort. Kim Ki-Young accuse, mais comprend en dépit du bon sens.

La restauration de ce film ne semblait pas gagnée d’avance : « Le négatif original du film a été retrouvé en 1982, mais deux bobines étaient manquantes. En 1990, cette copie a été complétée grâce à la découverte d’une copie d’exploitation d’époque sur laquelle figuraient des sous-titres anglais écrits à la main. Malheureusement, la pellicule était gravement endommagée et les sous-titres occupaient pratiquement la moitié de l’image. Pour cette nouvelle restauration, l’essentiel du travail a été de réduire le tremblement de l’image ainsi que le grain, d’ôter toutes les rayures et poussières, de refaire l’étalonnage et d’effacer les sous-titres. L’ensemble du processus s’est avéré extrêmement complexe. »* Le résultat final ne cache pas toutes les difficultés rencontrées lors de la restauration du film, mais la qualité demeure bien présente et représente un travail précieux pour un film qui a faillit être perdu à jamais.

Nul ne sait si La servante parviendra à éblouir les cinéphiles actuels, certains passages tirent un peu en longueur, mais la puissance de l’œuvre du cinéaste coréen ne laissera personne indifférent. La servante est un film surprenant et dérangeant, à l’image des premiers films de Polanski.

Rock Brenner

* Propos extraits du dossier de presse réalisé par Carlotta Films. 

NB : Kim Ki-Young a réalisé des suites à La servante : Woman of Fire (1971), The Insect Woman (1972) et The Insect Woman 82 (1982).

LA SERVANTE de Kim Ki-Young // Avec Lee Eun-Shim, Kim Jim-Kyu et Ju Jeung-Nyeo // En salle le 15 août 2012.

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