Retour sur… Grizzly Man – Werner Herzog

17 Août

Timothy Treadwell et Amie Huguenard.

Durant treize étés, Timothy Treadwell a vécu seul (ou presque) parmi les grizzlys sauvages à la recherche d’un contact très particulier avec la nature et dans le but de construire un pont entre l’Homme et l’ours. Il était persuadé de comprendre ces bêtes et les percevait comme les plus belles créatures existantes sur Terre. Au cours de ses trois dernières saisons, il a emporté une caméra avec lui et a offert une centaine d’heures d’images inédites de la vie à l’état sauvage, en se mettant en scène quotidiennement et méticuleusement aux cotés des mammifères. Mais, au cours du mois d’octobre 2003, Treadwell et sa compagne Amie Huguenard furent littéralement dévorés par l’objet de leur fascination.

Werner Herzog, séduit par les images de cette aventure au dénouement tragique, saisit l’opportunité pour proposer une réflexion sur la personne qu’était Treadwell à la fois en tant qu’écologiste déjanté et cinéaste. Malgré la fascination que Herzog porte à l’égard de Treadwell, les deux hommes ont un point de vue opposé, voire conflictuel, sur le sujet de la nature.

Dans Grizzly Man, sorti en 2005, il est important de préciser qu’il y a deux réalisateurs: Werner Herzog et Timothy Treadwell. Ce dernier est à l’origine des images prises sur le terrain, c’est-à-dire l’Alaska sauvage. Herzog, le vrai réalisateur du film, même s’il n’est pas étranger à l’Alaska, a mené le projet à terme très rapidement sans s’être enraciné dans le milieu étudié. Dans les séquences filmées par Treadwell, la relation est déjà particulière car le filmeur et le filmé ne font qu’un, se mettant en scène devant la caméra via des monologues et des semblants de conversations avec les animaux.

Timothy Treadwell semble avoir toujours été passionné par la nature et les animaux, et plus particulièrement par les ours. Il s’était mis en tête qu’il était là pour accomplir une mission : celle de protéger les ours des êtres humains qu’il percevait comme hostiles. Et pour cela, il a donc choisi d’aller vivre auprès d’eux, dans leur milieu naturel. D’après les images qu’il a rapportées, Treadwell apparaît comme un illuminé prêt à tout pour protéger ces animaux. Il fait même parfois preuve d’une affection troublante envers eux : à un moment donné du film, il n’hésite pas à toucher les excréments d’un ours, ému face à l’idée que cette énorme crotte sorte d’un de ses protégés. Bien que l’idée de défendre les animaux et d’essayer de les comprendre semble tout à fait louable, certains biologistes considèrent que l’acte de Treadwell était inconscient. Je cite, par exemple, le biologiste Sven Haakanson qui dit : « Pour moi, le fait d’avoir agit ainsi avec les ours était un manque de respect envers eux et ce qu’ils représentent. Il a fait plus de mal que de bien, car à force de voir des hommes, les ours les croient inoffensifs. Là où je vis, les ours nous évitent, ils ne sont pas habitués à nous. Treadwell a franchit une frontière avec laquelle on vit depuis 7000 ans. C’est une frontière invisible, mais quand on la franchit, on en paye le prix. »

Mais la quête de Treadwell semble avoir été beaucoup plus complexe que ça. Au-delà de l’amour qu’il portait pour ces animaux, on peut aussi remarquer que ce désir de faire parti de leur monde était surtout motivé par la fuite. Treadwell a souvent dit que les écologistes qui l’entouraient étaient des amateurs, les médias des menteurs, et il disait aussi que les gardes et les chausseurs étaient des meurtriers. Mais il est clair, en regardant Grizzly Man, que les gardes ou les chasseurs ne sont pas ses véritables ennemis. Il a un adversaire bien plus fort : le monde des gens et la civilisation, dixit Herzog. Il n’a que mépris pour elle. D’après des analyses de critiques de films, Timothy Treadwell est souvent rapproché au personnage principal du film Into the Wild de Sean Penn, car pour ces deux personnages, la nature est comme un refuge, par rapport à des difficultés personnelles et professionnelles, puis un piège et une tombe.

De plus, même si Treadwell apparaît comme un illuminé dans les images qu’il a tourné, on peut tout de même déceler une certaine forme de lucidité concernant sa situation. Par exemple, la scène d’introduction du film montre Treadwell dans le milieu naturel des ours et dit : « Ils défient tout, y compris moi. Si je suis faible, si je bats en retraite, je risque d’être blessé ou tué. Je dois faire face si je veux rester ici. Ma moindre faiblesse sera exploitée, ils me décapiteront, me débiteront en morceaux. Ce sera ma mort. Je sens la mort sur tous mes doigts. » Treadwell tient quelques discours comme celui-ci au cours du film et c’est durant ces moments là que nous pouvons réaliser que les circonstances de sa mort, bien qu’elles soient horribles, ont été plus ou moins anticipées par lui-même.

Les animaux que Treadwell cherchait à protéger agissaient sur lui telles des illuminations salvatrices, tout comme les images qu’il a tourné ont illuminées Werner Herzog qui n’hésitera pas à qualifier Treadwell de cinéaste de talent avant de le qualifier d’écologiste. Malgré cette admiration, au cours du film Herzog entame une forme de dispute avec Treadwell : sa vision du monde et de la nature est radicalement opposée à la sienne qui ne cesse de prétendre l’incompréhension face à la réalité de cet univers.

Lors d’une séquence du film, Treadwell découvre le cadavre de son ami renard et se met à pleurer sur celui-ci en disant « Je ne comprends pas » comme s’il était face à une surprenante injustice. Ce à quoi Herzog réagit directement en voix off pour exprimer son désaccord et donner son point de vue personnel sur la proportion au chaos et à la violence présente dans la nature. Herzog est un cinéaste « aventurier », il a tourné 60 films à peu près dans le monde entier, que ce soit en Antarctique, en Afrique, en Asie, au bord d’un volcan en activité ou en Amazonie à deux reprises (où il a faillit risquer la vie de toute son équipe), et en ce sens il a toujours été passionné par la nature, et les réactions de l’homme par rapport à elle, mais il possède tout de même un point de vue très « terre-à-terre » sur celle-ci. Par exemple, voici un discours qu’a tenu Herzog sur le tournage son film opéra Fitzcarraldo, juste après que son acteur fétiche, Klaus Kinski, lui ait confié qu’il considérait la nature « érotique » : « Moi je la trouve pleine d’obscénité. La nature ici est ignoble et vicieuse. Je n’y vois pas d’érotisme. J’y verrais plutôt la fornication, l’asphyxie et l’étouffement, le combat pour la survie, la croissance et la pourriture. Elle est pleine de souffrance, mais c’est la même qu’on voit partout. Ici, les arbres souffrent. Les oiseaux aussi. Ils ne chantent pas, ils crient plutôt leur douleur. En regardant autour de nous, on constate une certaine harmonie. L’harmonie du meurtre, omniprésent et collectif. Mais je dis ça avec toute l’admiration que j’ai pour la nature. Je ne la déteste pas. Je l’aime beaucoup. En dépit du bon sens. » (Burden of Dreams, Les Blank, 1982)

Herzog a toujours essayé de prendre le contre-pied du grand public qui, selon lui, possède un regard trop sentimental et anthropomorphique de la nature. En disant ça, il fait surtout allusion aux civilisations hautement technologisées, comme la France, qui a produit le film La marche de l’empereur en 2005, ou encore l’Amérique qui a donné naissance à Walt Disney. Il a toujours déclaré les hostilités à la vision de la nature selon Walt Disney. Mais en y réfléchissant, ce n’est pas vraiment Walt Disney qu’il vise particulièrement, mais plutôt la disneyisation du monde civilisé. Et il y a de ça chez Timothy Treadwell et c’est l’une des raisons pour lesquelles il a attiré l’attention de Herzog.

Pour Herzog, les créatures qu’a filmé Treadwell ne sont dotés d’aucune forme de compassion, il y voit plutôt dans leur regard un vague intérêt pour la nourriture, alors que Treadwell y cherchait une certaine forme d’humanité. Malgré son point de vue très tranchant, Herzog n’impose jamais sa vision de la nature au spectateur comme une vérité incontestable, il laisse le champ libre à notre appréciation. La question est de savoir ce que nous voyons dans le regard de la bête.

Mais au-delà de ce conflit, l’intérêt que Herzog porte envers Treadwell dépasse l’ambition de celui-ci : « Ayant moi-même tourné dans des jungles sauvages, j’ai trouvé qu’au-delà d’un film naturaliste, c’était une histoire d’une étonnante beauté et profondeur. J’ai découvert un film sur l’extase humaine et le bouleversement intérieur. »

Grizzly Man est donc une dispute, une dispute entre deux visions opposées de la nature, l’un y voit un refuge, l’autre y voit une certaine forme de chaos. Chacune de ces deux visions possède ses contradictions : Treadwell pense d’une certaine façon être en sécurité parmi les ours, mais en même temps il sait que la mort le guète, et Herzog dit que la nature est régnée par le chaos, on pourrait croire qu’il aurait tendance à la fuir, mais au final, il y aura tourné la quasi-totalité de ses films. On peut évidemment concevoir que la nature soit un refuge pour l’homme, elle l’est pour les indiens d’Amazonie, par exemple. Nous provenons tous de cette nature, donc elle est fondamentalement notre foyer dans un sens, mais ce qui est complexe c’est que l’être humain semble avoir tendance à l’oublier ; il ne serait pas fou de se dire que c’est la nature qui vit avec nous et non le contraire. Notre rapport à la nature a considérablement évolué, nous sommes devenus la seule espèce vivante à vouloir vivre en dehors de la nature en cherchant un monde plus « civilisé » censé nous démarquer des animaux. Mais en même temps, l’homme éprouve parfois le besoin de se retrouver en pleine nature, il a envie de « prendre l’air » et quitter la civilisation. Mais quand il le fait, il éprouve souvent le besoin de retourner vers celle-ci pour de différentes raisons. L’être humain semble presque naturellement « sans domicile fixe ». Ou comme pour Treadwell, la nature peut devenir un refuge lorsque nous voulons fuir nos problèmes personnels, mais cet acte demande certaines précautions. En somme, nous ne pouvons pas vivre sans la nature et nous éprouvons du mal à vivre avec elle.

Rock Brenner

Références : Manuel de survie, Emmanuel Burdeau et Hervé Aubron, 2008, éd. Capricci. // Burden of Dreams, Les Blank, 1982, éd. Opening. // Réflexions : “Into the Wild” Sean Penn – “Grizzly Man” Werner Herzog, Thedude524’s Blog.

Grizzly Man disponible en dvd zone 2 chez Metropolitan Vidéo. 

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2 Réponses to “Retour sur… Grizzly Man – Werner Herzog”

  1. Greg LAUERT vendredi 17 août 2012 à 150321 #

    Merci de ce focus, Rock. Le film est sorti à une époque où Herzog n’avait plus les faveurs de la communauté cinéphile, et c’est agréable de voir qu’il n’a pas été oublié.

  2. rock vendredi 17 août 2012 à 150331 #

    Mais de rien, j’admire énormément Herzog. D’ailleurs, je te conseil de jeter un oeil à son dernier documentaire « Into the Abyss » qui est probablement un de ses films les plus intenses. Malheureusement, pour le moment, le film ne semble pas approcher la frontière française.

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