RUDE BOY STORY – Kamir Meridja

9 Déc
Ceci n'est pas un Boys Band.

Les Boys Band, ce n’est plus ce que c’était.

La semaine dernière, le grand manitou derrière cette folie baptisée Cut m’avait proposé d’assister à la projection du film Rude Boy Story, un documentaire sur le groupe reggae français Dub Inc, dans le but d’en rédiger un texte.

Après lui avoir timidement explicité que je n’étais peut-être pas la bonne personne pour cet article parce que je ne connaissais pas du tout le groupe en question et que je connais très mal le reggae – ce n’est pas que je n’aime pas ce style, c’est juste que je n’ai pas encore terminé la discographie de Brian Eno –, je lui ai finalement répondu « oui » en dépit de tout bon sens.

Jeudi 6 décembre 2012, la projection doit commencer à 20h15 au cinéma Star et mon ami Matthias me rejoint – lui non plus ne connaît Dub Inc. Nous entrons dans la salle et les premières choses que nous voyons sont une salle blindée de monde et des dreadlocks. Matthias et moi échangeons un regard qui ne nécessite aucun mot pour que l’on se comprenne : on n’est pas chez nous. Nous nous asseyons et attendons la séance. Flore Tournois, directrice du cinéma Star, arrive en compagnie de son micro et du réalisateur Kamir Meridja. Elle explique entre autres que quelques fans strasbourgeois de Dub Inc avaient insisté auprès du cinéma pour qu’une projection du documentaire ait lieue. Kamir Meridja semble un peu nerveux et propose une discussion avec le public après la séance. Ils se barrent, les lumières de la salle s’éteignent et je commence sérieusement à me dire que j’aurais mieux fait de rester chez moi et ranger mes chaussettes plutôt que de me taper la honte avec cet article.

C’est sûrement sans surprise que je vais vous annoncer que dans ce documentaire on entend du reggae et notamment la musique de Dub Inc. Le groupe prépare un concert au bord d’une plage au Portugal : le sable, le soleil, la mer, un décor qui semble paradisiaque pour faire la teuf. Un des membres du groupe ne semble pas pour autant très positif : leurs derniers concerts n’étaient pas excellents d’après ce qu’il dit, et le fait qu’il y ait du sable peut empêcher les spectateurs de bouger comme ils le veulent durant le concert. Un certain manque d’énergie de la part du public risque d’influencer l’énergie du groupe, mais il faut qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes, ils ne veulent pas faire la moitié du travail. Quelques secondes plus tard dans le film, c’est la nuit : la plage est effacée par une horde de gens en train de chanter et crier dans tous les sens avec Dub Inc. Si autant de monde se déplace pour voir Dub Inc au Portugal, inutile de préciser qu’il en est pire en France.

En effet, ce groupe originaire de Saint-Etienne connaît un succès terrible : si une souris avait la mauvaise idée de s’infiltrer dans le public, elle finirait probablement la gueule piétinée ; il y a des gens partout, l’ambiance est très festive, le public se donne à cœur joie et Dub Inc n’en fait pas moins. Bref, c’est un peu Woodstock à chaque concert.

Yannick Noha s'est finalement décidé à faire de la musique.

Yannick Noah s’est finalement décidé à faire de la musique.

Si un groupe connaît un tel succès auprès du public, comment se fait-il que les médias en parlent si peu ? C’est la question que pose le réalisateur à quelques journalistes qui répondent tous très sincèrement que ce n’est pas eux choisissent leurs sujets, mais plutôt leurs patrons qui croient savoir ce que le public désir.

Dub Inc est un groupe indépendant existant depuis plus de dix ans et qui a choisi d’éviter les Majors pour jouir d’une liberté qu’ils ne connaitraient pas autrement. Le groupe a créé son propre label, produit lui-même sa musique, sorti les cd, etc. Mais au milieu de cette liberté enviable, de cette volonté de faire les choses différemment, il y a une contradiction. Une contradiction quasiment universelle auprès de chaque artiste indépendant : le désir d’une certaine reconnaissance auprès des médias. Un des membres de Dub Inc se demande clairement ce qui cloche. Qu’est-ce qu’ils ont de moins qu’un Etienne Daho ou un rejeton de la Star Ac’ ? Ne sont-ils pas assez à la mode, fashion ? Au-delà d’un film simplement réalisé autour d’un groupe de musique, Rude Boy Story témoigne aussi de l’état critique des médias actuels. Les journalistes sont condamnés à écrire des torchons sur des artistes dont, au final, on n’a pas grand-chose à branler, mais comme le public achète, on va se contenter d’eux sans prendre le risque de lui faire découvrir des artistes qui proposent autre chose que de la soupe anesthésiante.

De ce fait, même si Internet est un bordel monstrueux, il est aussi un outil salvateur pour la communication, la liberté d’expression et les artistes (je serai malheureusement irresponsable de ne pas mentionner le porno). Dub Inc en parle clairement dans le documentaire : maintenant, n’importe qui peut librement enregistrer sa musique et la vendre sans passer par les maisons de disque. C’est génial, mais ça peut devenir un piège : vivre sa vie d’artiste derrière un écran d’ordinateur, ce n’est pas ce qu’il y a de plus réjouissant, il faut l’admettre. Et c’est là qu’on choisit soit d’aller plus loin en se bougeant le cul, soit de laisser tomber.

Dub Inc s’est bougé le cul. Kamir Meridja s’est bougé le cul. A l’image du groupe qu’il a suivi, Meridja n’avait pas signé dans une boite de prod avant de prendre sa caméra ; il a accompagné Dub Inc pendant deux ans, capturé 250 heures d’images et a travaillé sur le montage pendant un an avant de créer sa propre boite de distribution (Diversité Films) et demander un visa d’exploitation au CNC. Et voilà le résultat, le film ne sortira pas en salles de la même manière que les autres films, Meridja voyage avec son film dans une tournée dans toute la France depuis septembre (qui s’achèvera le 12 décembre dans la région Ile-de-France), un peu comme l’avait fait Kevin Smith aux USA avec Red State qu’il avait racheté lui-même, ou encore Djinn Carrénard et son équipe pour le film Donoma l’année dernière. Une démarche atypique, risquée, mais qui transforme une séance cinéma en un évènement réellement digne d’intérêt, et ça, ça devient aussi rare qu’un pet de nonne.

Comme l’a précisé un des artistes interviewés lors du documentaire, Dub Inc ne propose rien de véritablement nouveau musicalement parlant. Au-delà du fait qu’il s’agit d’un groupe engagé (leurs paroles en témoignent, ainsi que leurs actions humanitaires en collaboration avec le chanteur Tiken Jah Fakoly), Dub Inc a le sens de la fête et semble n’avoir d’autre prétention que de vivre au plus près de leur public et de communiquer la bonne humeur. Mais le groupe apporte une dimension sociale qui parle à son public, quelque chose qui lui permet de s’y (re)trouver. Rude Boy Story, c’est un peu pareil : le film n’apporte rien de véritablement nouveau dans le domaine du documentaire musical, mais il communique quelque chose de positif, d’enthousiasmant et motivant sans jamais tromper ses spectateurs en lui jetant des paillettes à la gueule. A l’issu de la séance, nous regrettons seulement de ne pas pouvoir assister directement à un concert de Dub Inc.

Après le film, Matthias m’a dit quelque chose du genre : « Putain, ce film m’a donné la joie de vivre. Je vais arrêter la fac ! » Son sourire jusqu’aux oreilles affirmait la première phrase, la deuxième était une pulsion qu’il aura sûrement oublié le lendemain, mais réussir à communiquer un sentiment aussi positif avec un film, ça relève presque de la magie.

Rude Boy Story admire le groupe qu’il suit et nous donne envie d’admirer le groupe en question. On pourrait prendre ça comme une tentative marketing grossière et ça aurait pu l’être si le film avait été réalisé « dans les règles » et si Dub Inc foutait des procès aux culs des DJs qui passent leurs morceaux en soirée. Au lieu de ça, Dub Inc va leur envoyer du matériel promotionnel. De ce fait, il y a effectivement quelque chose d’admirable chez Dub Inc. Et le film donne espoir, il fait comprendre qu’il est possible de faire ce que l’on veut sans forcément se faire sucer le sang par des vampires avides de fric. Mais il fait aussi comprendre que peu de gens ont le courage de faire ce qu’ils peuvent pour vivre de leur passion ; oui, il s’agit aussi de courage.

Site officiel du film sur lequel vous trouverez les prochaines dates de projections : http://www.rudeboystory.com/

Rock Brenner

Remerciements à Cécile Mounier

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