[agitation :] ANDY KAUFMAN – Florian Keller

11 Déc
Ed. Capricci

Ed. Capricci

Andy Kaufman n’a jamais traversé l’Atlantique. Et de lui, le public français ne connaît pas grand-chose. Souvent rien, hormis Man on the Moon (1999), le biopic très réussi de Miloš Forman. Pour découvrir le vrai Andy derrière la formidable incarnation de Jim Carrey, il aura fallu se balader des nuits entières sur youtube, un verre de Cherry Coke à la main, dans une transe frénétique et anarchique, sautillant d’une blague de Latka Gravas [1] à un bout du Letterman in the morning, de combats de catch contre des femmes à un live de Tony Clifton, surfant sur une myriade d’images vieilles de trente ans, plus ou moins mal piratées et encodées.

Et finalement, quand le soleil point à l’horizon, au bout d’une nuit entière de mindfuck, que la bouteille de Cherry Coke n’est plus qu’un doux souvenir [2], malgré toutes ces images, le « vrai » Andy Kaufman reste parfaitement insaisissable. Le visage de Jim Carrey se révèle ni plus ni moins qu’un énième masque d’Andy, et Andy apparaît de plus en plus comme une mystérieuse boule à facette humaine. C’est fascinant ! C’est magique ! C’est super !

Mais voilà que paraît Comique Extremiste, livre dans lequel Florian Keller se propose, semble-t-il, de décortiquer la mécanique des performances plus ou moins comiques d’Andy Kaufman à l’aune du Rêve américain, et d’en révéler le pouvoir de subversion. Il y a là deux bonnes raisons de se méfier. Primo : disséquer un lapin pour expliquer comment il a bien pu sortir du chapeau risque de tuer la magie en même temps que le lapin. Secondo : le nom de l’auteur.

Sur ce dernier point, pas d’inquiétude : Florian Keller n’est pas Florian Zeller. Aussi, afin de chasser une potentielle première impression désastreuse et tenace quoique erronée, mieux vaut passer Florian Keller dans Google images et choisir parmi la multitude de photos proposées le visage qui semble le plus avenant, ou du moins celui qui semble avoir le plus de choses intéressantes à écrire sur le sujet qui nous occupe ici [3].

Il s’agit ensuite de se plonger dans ce beau livre jaune afin d’assister au dépeçage de l’œuvre kaufmanienne. Là encore, pas de soucis. Quoique richement argumenté et référencé, cet ouvrage n’élucidera rien. D’une part, parce que ce n’est pas exactement le propos de l’auteur, dont le travail se concentre avant tout sur l’interprétation du personnage Andy Kaufman et de sa fonction dans le cadre idéologique qu’est le Rêve américain. D’autre part, parce que ce texte souffre de deux faiblesses majeures. Première faiblesse : une construction réflexive trop souvent basée sur des suites syllogiques absurdes ou hasardeuses, quand le lien entre deux assertions décisives n’est pas purement et simplement éludé. Seconde faiblesse: à l’instar de celle du présent paragraphe, la prose de l’auteur est à peu près imbitable.

Oui… Deux cent pages durant (malgré les efforts sans doute désespérés fournis par la traductrice [4]), des phrases de ce genre jalonnent le texte :

« Le sujet apparaît chez lui comme une catégorie fantasmatique que nous construisons pour nous-mêmes afin de tenir à distance la conscience traumatique de notre vide essentiel. »

Hum…

« En s’appropriant le désir d’un autre, le sujet hystérique fonctionne comme un reflet de ce désir, jusqu’à remettre en question sa capacité à tenir ses promesses. »

Sérieusement ? Oui. Et tout est à l’avenant.

La lecture de textes âpres n’est jamais tout à fait agréable. Mais parfois, elle offre un petit vertige, une certaine jouissance face à une vision à la fois juste et complexe. Malheureusement, l’effort que nous demande Florian Keller ne débouche ici que sur un certain agacement. Il sur-intellectualise tout. Pire, il réinterprète arbitrairement l’œuvre d’Andy Kaufman pour la plier à son hypothèse de base [5].

Les raccourcis intellectuels, la sur-interprétation, les répétitions, l’écriture terrible… Malgré quelques points pas inintéressants et un amour réel de l’auteur pour son sujet, ce livre est une torture. WARUM ? WHY ? PORQUE ? Parce qu’Andy Kaufman n’est probablement pas mort.

Dans Man on the moon, on observe Jim Carrey/Andy Kaufman en pleine préparation d’une émission télé [6]. Il invente un gag débile : brouiller l’image pendant quelques secondes. Juste le temps pour le téléspectateur de se lever et d’aller tapoter son téléviseur avant de se rasseoir, tout fonctionnant à nouveau normalement. La blague n’étant jamais exposée au public, seuls Kaufman et ses compères poufferont pendant la diffusion à l’idée de millions d’américains se levant en même temps de leurs fauteuils.

Par ailleurs, la googlisation de « Florian Keller », nom propre particulièrement commun, n’apporte que peu d’informations claires et avérées. Il est donc probable que l’auteur réel de ce livre n’est personne d’autre qu’Andy Kaufman ! Et sûrement qu’en écrivant des phrases comme : « Il était également impossible de rattacher son infinitisation de lui-même à un quelconque référent. » et en imaginant le lecteur se gratter la tête jusqu’au sang, ce salopard s’est bien marré.

Mathias Duperray

COMIQUE EXTREMISTE : Andy Kaufman et le rêve américain, par Florian Keller (éditions Capricci, 18 euros, disponible en librairies)


[1] Son personnage dans Taxi, la série comique US à succès des années 70-80, pas le super film français avec les acteurs de Goal.

[2] Pourquoi le format maximum des bouteilles de Cherry Coke est-il de seulement 1.25 Litre ? Si vous-avez une explication cohérente, n’hésitez pas à laisser un commentaire. Je vous le rendrai au centuple.

[3] Bien sûr, comme on ne juge pas un livre à sa couverture, dénigrer un auteur pour son physique est malvenu. Néanmoins, repensez au blondinet de la télé, poupée d’amour de Franz-Oliver Giesbert et reparlons-en.

[4] Pauline Soulat, je pense à toi.

[5] Selon Keller, Andy Kaufman applique en permanence la double injonction/promesse du Rêve américain : réussite offerte à tous et possibilité pour chacun de se réinventer à l’infini. Par ce conformisme absolu, Kaufman exposerait l’absurdité profonde et l’incohérence de cette idéologie.

[6] The Andy Kaufman Special (Andy’s Funhouse) 1977

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s