[cinéphilie :] Gérard Mordillat

25 Jan

Gerard Mordillat

Gérard Mordillat (réalisateur) était à Strasbourg pour présenter Le grand retournement (sortie le 23 janvier 2013).

Adapté de la pièce en alexandrins écrite par l’économiste Frédéric Lordon, Le grand retournement enferme des banquiers cyniques et crapuleux, une presse vendue, des politiciens plus ou moins obséquieux et un président de la république sale gosse dans une ancienne usine en friche, symbole du délitement dû à « la crise » ici moqueusement dénoncée.

Nous parlerons ou non de ce Grand retournement dans la prochaine émission de CUTlaradio, en attendant, Gérard Mordillat réagit aux films suivants. Enfin : aux titres de films suivants.

PRENDS L’OSEILLE ET TIRE-TOI (Woody Allen) :

Je pense que ça aurait aussi pu être un titre tout à fait ironique pour Le Grand retournement. D’ailleurs à un moment, Patrick Mille qui est le nouveau Second conseiller dit aux banquiers : vous devriez vous souvenir de ça. C’est très exactement ce qu’ont fait les banquiers, ils ont pris l’oseille et se sont tirés. C’est un très bon titre qui serait évidemment un titre qui me paraîtrait simplement un peu léger par rapport au propos. Mais le titre est très juste.

WALL STREET (Oliver Stone) :

On est en plein dedans. C’est-à-dire que la crise des subprimes qui est partie des Etats-Unis et qui s’est répandue dans le monde entier, montre comment le capitalisme préfèrera toujours se dévorer lui-même plutôt que de se réformer. Quand on entendait monsieur Sarkozy dire qu’il allait moraliser le capitalisme, il y avait de quoi mourir de rire, puisqu’il n’y est pas de question morale, il n’y est question que de profits, et d’une quête absolument insensée du profit. Et donc Wall Street a été finalement le coeur de cette, non pas dérive, mais avancée, développement, d’un capitalisme qui ne repose que sur la finance, dans ce grand fantasme patronal, depuis toujours, d’arriver à faire de l’argent uniquement avec de l’argent. C’est-à-dire un capitalisme qui finalement voudrait oublier et les usines et les entreprises et les ouvriers et les syndicats, enfin tout ce qui les gène. Et ne faire de l’argent qu’avec de l’argent. C’est le fantasme du roi Midas.

CLEVELAND CONTRE WALL STREET (Jean-Stéphane Bron) :

Il y avait une chose très étonnante dans ce film où l’on voyait les victimes, justement, de la crise des subprimes. Des gens qui avaient perdu leur maison, qui avaient perdu tous leurs biens, tout simplement parce qu’on leur avait fait croire que l’on pouvait acheter des biens sans avoir soi-même le moindre apport, etc. Puisque l’idée était : comment contourner le fait que les salaires sont si bas qu’aujourd’hui des gens ne peuvent plus subvenir à leurs besoins immédiats avec leur salaire ? Donc les banquiers ont eu cette idée, de contourner ça par le crédit. Pourquoi ? Et bien parce que en contournant par le crédit, le contrat qu’ils faisaient signer devenait un contrat que l’on pouvait vendre. Donc on vendait ce bien : on faisait signer ce contrat, puis on vendait ce bien à quelqu’un d’autre, puis à quelqu’un d’autre. C’est l’histoire juive des pantalons à une jambe qui sont faits pour être vendus et achetés, mais il ne faut surtout pas essayer de les mettre. Quand on a « essayé de les mettre », on s’est aperçus que le système reposait absolument sur du vent. Les biens qui avaient été achetés n’avaient absolument pas la valeur pour laquelle ils avaient été achetés et les crédits qui avaient été consentis étaient impossibles à rembourser par des gens qui n’avaient pas de revenus. Donc tout s’effondre. Dans Cleveland contre Wall Street, la chose que j’ai trouvée terrifiante c’est que tous ces gens qui sont les victimes de ça ne contestent pas le système. Ils sont dans la plainte, ils sont dans la tristesse, ils sont dans l’effroi de ce qui leur est arrivé, mais pas un seul ne remet en cause le système. Si, seulement un qui est un Afro-américain si je me souviens bien, qui lui commence à se poser des questions en s’apercevant que sont envoyés en Afghanistan surtout des jeunes gens de la communauté afro-américaine ou hispanique. Là, d’un seul coup il comprend qu’il y a quelque chose de bizarre. C’est un drôle de film. Il est assez terrible de voir que des gens qui ont vécu une telle chose ont comme l’esprit paralysé, qui les rend incapables de remettre en cause ce qui les a conduit à la ruine.

LE CAPITAL (Costa-Gavras) :

J’ai trouvé Costa-Gavras audacieux de prendre ça comme titre. Parce que peut-être aurait-il dû effectivement à ce moment-là s’attaquer réellement au Capital de Marx. Je pense qu’il est un peu passé à côté de son film parce que, malheureusement, Gad Elmaleh n’est à mes yeux pas à la hauteur de ce qu’il devrait jouer. Si j’ai une conviction profondément ancrée en moi, c’est que dans un film si on n’a pas les acteurs on n’a pas de film. Et bien là, Costa a fait un mauvais investissement.

LE GOUFFRE AUX CHIMERES (Billy Wilder) :

Il faudrait que je me souvienne de tout… Je me souviens très bien de Kirk Douglas bien sûr… En tout cas, comme titre Le gouffre aux chimères est une métaphore parfaite pour le système financier, bancaire mondial. C’est réellement un gouffre puisque des sommes phénoménales sont perdues pour l’ensemble des citoyens aux noms de Chimères. Toujours dans cette perspective d’accumuler toujours plus de profit sans que ce profit n’ait d’autre destination que son accumulation. Parce que le capitalisme de type industriel classique disons, dont l’apogée était au XIXe siècle visait à accumuler du profit bien entendu, mais aussi à créer des biens. Or le capitalisme financier qui ne veut faire de l’argent qu’avec de l’argent, c’est là que c’est une Chimère. Et d’autant plus avec les moyens de communication moderne qui permettent à travers internet, à travers les réseaux, etc. de manipuler d’immenses sommes d’argent en une fraction de seconde : c’est ça la Chimère. L’accumulation d’une fortune immense que personne ne peut voir, que personne ne peut même imaginer et qui en même temps ruine la vie, c’est là qu’est le gouffre, de milliers d’autres personnes qui payent de leur emploi, qui payent de leur vie ce jeu mondial où il faut toujours gagner plus.

PATER (Alain Cavalier) :

Pater est un nom qui m’est extrêmement précieux. Dans Le grand retournement, un des banquiers est joué par Jacques Pater. Je pensais que le film d’Alain Cavalier était consacré à Jacques Pater. Jacques Pater ayant une particularité extraordinaire, c’est qu’il apparaît dans le premier livre que j’ai écrit, Vive la sociale !, donc une sorte de personnage de roman, mais mieux que ça : son père, Eugène Pater dit Gégène était dans Le Caporal épinglé de Jacques Perret le personnage principal. Avec Jacques Perret. Ça relatait leur histoire en captivité. Donc Jacques Pater est, d’une certaine façon, personnage de roman de père en fils. Et d’ailleurs un ami a écrit dans un roman un personnage qui s’appelait Jérémie Pater, qui est le fils de Jacques Pater, pour que la tradition se poursuive… Le film de Cavalier est charmant comme beaucoup de choses réalisées par Alain Cavalier, mais sur le plan de la pensée politique ça ne va quand même pas très loin. C’était surtout émouvant de voir, au fond, naître cette relation entre Alain Cavalier et Lindon, qui était à la fois une relation filiale, mais aussi une relation amoureuse à mon avis. J’ai vu ce film comme une déclaration d’amour à Lindon. Avec le ressassement continuel de ce propos économique qui n’étaient quand même que de bonnes paroles, mais pas grand-chose d’autre.

RESERVOIR DOGS (Quentin Tarantino) :

Reservoir Dogs a quelque chose qui peut nous renvoyer là aussi à la situation économique, sociale et politique à travers le langage. Parce que si vous vous souvenez, au début de Reservoir Dogs, il y a toute cette discussion pour savoir les noms de code qu’ils vont utiliser. Mister White, personne ne veut être Mister Pink, etc. Or ce langage est aujourd’hui un enjeu majeur de la lutte idéologique qui se pose. C’est-à-dire de décaler le langage. Je retiens ça de Reservoir Dogs : un autre langage, faire parler les gens autrement. Aujourd’hui nous sommes finalement prisonniers du langage né de l’idéologie néo-libérale puisqu’il y a une sorte de novlangue comme aurait dit Orwell, qui a été inventée : on parle du coût du travail pour ne pas parler du salaire et des cotisations sociales, on désigne les responsables syndicaux comme des partenaires sociaux et, la merveille des merveille, les plans de licenciement s’appellent plans de sauvegarde de l’emploi. C’est extraordinaire. Le rapport avec Reservoir Dogs, c’est qu’on se cache derrière les mots. Dans Reservoir Dogs tout le dialogue est toujours ultra codé. Il y a tout un langage extraordinaire… Je ne parle pas assez bien l’anglais pour le comprendre, mes amis Américains m’ont dit que le dialogue était incroyable sur le plan de l’usage de ça. Et bien ce dialogue codé, aujourd’hui on peut lui trouver un parallèle dans le discours néo-libéral. La force de Frédéric Lordon dans ce qu’il a écrit dans Le grand retournement, c’est d’utiliser l’alexandrin qui est par excellence la langue du théâtre classique, la langue de l’aristocratie, de la bourgeoisie, pour s’en servir comme arme contre ce langage néo-libéral. Pourquoi ? Parce que justement il ne parle plus la langue de l’adversaire. Or ça me paraît essentiel dans les combats qui se mènent aujourd’hui de ne plus parler la langue de l’adversaire. C’est comme ça finalement que dans Reservoir Dogs là-aussi à travers ce langage codé, ils finissent par assassiner les uns, les autres.

Propos recueillis par Jenny Ulrich

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