[à l’affiche :] LA PORTE DU PARADIS – Michael Cimino

2 Mar
Carlotta films

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Elle retire son bonnet et se glisse au deuxième rang. Quel âge peut-elle avoir ? 22 ans, 23 ans ? Elle se tourne vers quelques types enfoncés dans les gros fauteuils de velours rouge et les salue gentiment. Elle les connaît un peu mais pas tant que ça. Ils parlent du film et de Cimino. Elle demande ce qu’il a fait d’autre. « Voyage au bout de l’enfer,  sur la guerre du Vietnam, avec Christopher Walken et DeNiro qui jouent à la roulette russe. » Elle hoche la tête mais un vif éclat de néant traverse son regard. Elle n’a pas la moindre idée de ce qu’on lui raconte, mais personne ne remarque rien. Les types sont sympas et très occupés à se souvenir du reste de la maigre filmo de Cimino. Et ils galèrent. Ici, pas de réseau, tu peux remballer ton iPhone, coco. Le plus vieux finit par sortir « le road movie avec Jeff Bridges et Clint Eastwood, euh… Thunderbolt et Lightfoot » (sic). « Bon, après Heaven’s Gate, il n’a plus fait grand chose. » Pas faux.

Apparemment, personne n’a pris le temps de lire le dossier presse. L’obscurité s’installe. Elle s’assoie et les premières images d’un film dont elle ne sait rien viennent frapper l’écran. En fait si, elle sait une chose : cette nouvelle version dure 216 minutes. Et un film est vraiment long quand il faut se concentrer pour convertir les minutes en heures. Trois heures trente-six minutes. La Porte du Paradis est long. Aussi long que toute une saison de Louie.

Elle ignore tout le reste : le succès gigantesque de Voyage au bout de l’enfer ; la pluie d’Oscars en 1979 ; la mégalomanie de Cimino ; son combat pour imposer Kris Kristofferson et Isabelle Huppert ; l’interminable tournage dans la poussière et la boue du Montana ; les deux cents heures de rush ; le bon gros budget initial (une dizaine de millions de dollars) qui finit par quadrupler ; la première version de 219 minutes sortie à l’automne 1980[1] et remballée au bout d’une semaine face aux réactions atroces des critiques et à l’indifférence du public ; les cinq mois passés à remonter le film ; les centaines de coupes ; l’ajout de la voix-off ; la nouvelle version de 149 minutes sortie au printemps 81 ; l’accueil toujours aussi glacial de la critique ; le semi mépris cannois ; les minables 3 millions et demi de dollars de recette qui précipitent la faillite de United Artists[2] ; la fin du Nouvel Hollywood[3] ; l’avènement des blockbusters.

De tout cela elle ne sait rien et d’une certaine façon, c’est une chance. Elle ne passe pas une seconde à jouer au jeu des 7 (cents) différences, à se demander pourquoi Cimino a coupé telle scène, allongé telle autre,  supprimé l’entracte musical. Pas un instant à s’interroger sur ce qui fonctionne mieux ou moins bien, à s’extasier sur la beauté inédites des couleurs. Et nom de dieu, est-ce qu’Isabelle Huppert était si souvent à poils la dernière fois ?

Doucement, elle se laisse porter par le film, par sa mise en scène ample. Elle admire l’ambition gigantesque qui miraculeusement ne tourne pas à la prétention ; miracle qui tient à l’immense attention portée à chacun des personnages qui peuplent le film, à une volonté farouche de servir le récit et à une puissante envie de saisir la beauté des paysages et des êtres. Elle se méfie pas mal de Christopher Walken avant qu’il ne la bouleverse avec son histoire de papier peint. Elle trouve ça très beau, ces deux grandes scènes de danse en spirale qui annoncent le shootout final. Elle se dit que Jeff Bridges qui patine, il n’y a pas grand-chose de mieux, et succombe une fois encore au charme irrationnel d’Isabelle Huppert. Elle ne s’ennuie pas. Elle s’étonne simplement que, dans la première séquence, trop maquillés, Kris Kristofferson (James Averill) et John Hurt (Billy Irvine), jeunes et frais compères tout juste diplômés d’Harvard, n’aient pas l’air si jeunes et frais. Mais elle s’explique tout cela quand elle les retrouve vingt minutes et vingt ans plus tard, faisant désormais bien leur âge, pris dans la tourmente d’une bien sombre histoire[4].

Ne rien savoir est parfois une bénédiction. Mais cette bénédiction la prive du petit plaisir qui consiste à inventorier les liens et ressemblances entre l’histoire racontée par Cimino (le capitalisme s’attaquant à la liberté), l’histoire de la production du film (le capitalisme s’attaquant à la liberté), l’histoire américaine passée (le capitalisme s’attaquant à la liberté) et l’histoire américaine contemporaine (le capitalisme s’attaquant à la liberté). Evidemment, aborder le film ainsi est terriblement caricatural mais il est difficile, peut-être impossible, de l’évaluer tranquillement, hors d’un contexte qui est autant une force qu’une malédiction. Elle, elle se fout de tout ça. Son esprit et ses yeux restent clairs.

Elle ne se lève pas avant la fin du générique. Les lumières se rallument doucement. Les types l’attendent dehors. Elle reste là. Un peu épuisée. Mais elle reviendra à La porte du Paradis, sans doute pas toute de suite, peut-être dans l’autre version mais elle reviendra. Elle se demandera comment un même film peut être si différent. Et enfin, elle se posera cette question : qu’est ce qui a le plus changé, Heaven’s Gate ou elle ?

Mathias Duperray


[1] Ah ah ah ! Sacré Michael. Sortir un film sur la lutte des classes deux semaines après l’élection de Ronald Reagan relève d’une forme de génie inné de pour l’auto-sabotage.

[2] Fondé 60 ans plus tôt par, entre autres, Charlie Chaplin et D.W. Griffith, et considéré comme le dernier grand studio indépendant.

[3] Après l’âge d’or du cinéma de studios, des jeunes cinéastes apparaissent. Ils s’attaquent aux tabous de la société américaine, font preuve d’un bel esprit libertaire et mettent en avant la contre-culture, adoptant une narration novatrice et parfois déroutante, sans renier pour autant les grands anciens (Ford, Hawks, Hitchcock, Lubitsch, etc.). De la fin des années 60 au début des années 80, Coppola, de Palma, Scorcese, Friedkin, Carpenter, etc. dominent Hollywood.

[4] 1890. Wyoming. Malgré les protestations de Billy Irvine, une association de riches éleveurs recrute une belle bande de mercenaires. Leur mission ? Exécuter en toute légalité et sans la moindre forme de procès. 150 habitants du comté de Johnson, principalement de modestes immigrants venus des Balkans accusés de vol et/ou de recel de bétail. Irvine met au parfum son vieil ami James Averill, désormais shérif dudit comté. C’est là que les problèmes commencent.

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