[dvd:] LA COMMISSAIRE – Alexandre Askoldov

7 Mar

Editions Montparnasse

Il y a des films qui ont un destin particulier : La Commissaire a de quoi entrer dans la légende. Née sous l’ère soviétique, en pleine période Khrouchtchev, cette première œuvre de cinéaste Askoldov a aussitôt été mise au placard, avec procès à l’appui pour son réalisateur. Trop novateur dans la forme, trop critique dans le scénario, ce drame réaliste a vite agacé la censure. Vingt-et-un an après son unique projection, les bobines du film que l’on croyait détruites ont retrouvé le chemin des salles, notamment grâce à la perestroïka façon Gorbatchev. Depuis, le film écume les festivals et remporte des prix (Ours d’argent à Berlin en 1988). Cruelle reconnaissance pour Askoldov qui s’est muré dans le silence toutes ses années.

En 1922, la commissaire Vavilova doit démissionner de son poste militaire parce qu’elle est enceinte. Elle est logée dans une famille juive du petit peuple, qui vit à la campagne. Elle y donne naissance à son fils, réapprend une vie simple, avant de suivre à nouveau l’appel des combats. Car le pays est en pleine guerre civile et les juifs connaissent les progroms et les persécutions religieuses du nouveau pouvoir qui s’installe.

Tourné en 1967, ce drame révolutionnaire est d’une modernité absolue. Askoldov a utilisé tous les moyens créatifs à sa disposition. Sa caméra est sans cesse en mouvement. En vision subjective pour souligner l’angoisse, en panos nerveux pour marquer la tension, en zoom et au ralenti pour créer un climat de violence. Le travail sur la bande son est lui aussi stupéfiant, notamment lorsque les bruits ambiants se fondent avec une musique contemporaine dissonante et arythmique. Et que dire de ces scènes hallucinées : des soldats en ringuette fauchant un blé imaginaire dans les dunes d’un désert torride. Que penser de cette longue scène entièrement filmée dans le noir, les rares personnages dans un seul rai de lumière, comme dans le théâtre de l’absurde ? Un film de cinéma où tout fait sens.

Le moment le plus intense du film est sans aucun doute cette scène de torture d’une enfant par d’autres enfants, qui «rejouent» les pogroms des adultes. Proprement insoutenable, elle illustre parfaitement le message qu’Askoldov veut faire passer sur cette génération perdue. A ce titre, Haneke n’est pas si loin de son homologue russe avec Le Ruban blanc (2009).

Commissar

Evidemment, quelle que soit la beauté formelle de l’oeuvre, elle ne pouvait que finir dans les oubliettes soviétiques. Comme le dit très justement la commissaire : « La Révolution ne se venge pas, elle se défend », justifiant tous les excès.

Les bonus très fournis permettent d’aborder aussi bien le film que son contexte. La longue interview d’Alexandre Askoldov se révèle très émouvante, notamment quand il raconte avoir été victime du stalinisme dès l’âge de 5 ans, avec les arrestations de son père, puis de sa mère. L’entretien avec Nonna Mordyukova (la commissaire), prend aux tripes quand elle revient sur le destin d’Askoldov, qui s’est tu aussi longtemps après avoir été broyé par le système. Une édition nécessaire, très bien réalisée.

F.M.

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