[cinéphilie :] Thomas Lacoste

17 Mar

Thomas Lacoste

Thomas Lacoste (réalisateur) était à Strasbourg pour présenter Notre monde (sortie le 13 mars 2013).

Un film politique qui invite 35 intellectuels (philosophes, magistrats, professeurs…) à penser notre monde, depuis l’éducation, la santé, en passant par les frontières, le travail, l’économie, etc.

Un film à visées artistiques aussi puisque le texte de Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, sert ici de fil rouge ; un dispositif qui tranche avec les interviews face caméras.

Dans Notre monde, la parole se donne, se creuse ; se mérite aussi parfois… Nous parlerons ou non de Notre monde dans la prochaine émission de CUTlaradio, en attendant, Thomas Lacoste réagit aux films suivants.

 

BAMAKO (Abderrahmane Sissako) :

C’est un film très-très important. Dont je me suis servis d’ailleurs dans un précédent film sur la justice qui s’appelle Les mauvais jours finiront, 40 ans de justice en France. C’est mon avant-avant-dernier films : le film qui sort là, c’est Notre monde, juste avant j’avais fait Ulysse clandestin et encore avant donc, Les mauvais jours finiront, 40 ans de justice en France. C’était un film qui, comme son nom l’indique, portait sur la justice, mais qui avait la particularité de proposer un palimpseste filmique, comme une espèce d’hommage au cinéma, ce dont j’avais toujours rêvé. En lien bien sûr avec mon sujet qui était la justice. Inutile de vous dire qu’à cette époque-là, j’étais dans l’autoproduction, ce serait absolument impossible de produire ça en France aujourd’hui, hélas, avec une production classique. Je crois que j’ai cité plus de 160 films dans Les mauvais jours finiront ! Dont Bamako. Et là je dois rendre hommage d’abord à son réalisateur, rendre hommage au dispositif qui me semble extrêmement intéressant –la façon dont il fait de la politique, de la fiction et du cinéma. Et puis c’est l’occasion de saluer une amie qui m’est extrêmement chère, qui s’appelle Aminata Traoré, qui est une des personnages principale du film, qui est ex-ministre de la culture malienne –quand je dis ex : je crois qu’elle n’a fait que trois ou quatre mois, évidemment elle était beaucoup trop aguerrie à la pensée critique pour pouvoir rester à un poste aussi important ! C’est quelqu’un qui m’est extrêmement chère parce que belle d’une sensibilité humaine et d’une intelligence politique très rare. C’est elle, donc, qui porte un certain nombre de plaidoiries dans ce film. C’est une très belle personne et je suis heureux qu’elle ait été filmée aussi bien par cet homme pour lequel j’ai beaucoup d’admiration.

FILM SOCIALISME (Jean-Luc Godard) :

Ah oui, ok. Non mais là c’est facile ! Godard, pour moi c’est central, donc là on est peinards, on est à la maison. Ce film, je trouve que c’est un très-très bon film, c’est une bêtise de commencer comme ça… Mais pour moi la mise en abîme est terrible, elle est parfaite : c’est le bateau ivre, c’est la dérive des continents, la dérive du temps… C’est parfait quoi ! En plus quand on connaît l’histoire de ce bateau qui a échoué lamentablement avec un capitaine de bord qui fuit ses responsabilités, enfin bon c’est absolument parfait comme parabole de notre monde qui part effectivement vraiment à la dérive. Tout Godard m’intéresse. Je pense que je n’aurais pas pu faire de cinéma sans Godard. Tout simplement. C’est un maître, c’est une école, c’est un contre-pied permanant, c’est quelqu’un qui n’a pas peur de pousser l’objet extrêmement loin dans son abstraction et je pense que c’est extrêmement important. Je pense que le monde intellectuel, les sciences humaines, les sciences sociales, la réflexion aujourd’hui crèvent de ne plus entretenir une relation forte avec le milieu de l’art. Et inversement. Et je trouve que Godard il a tenu, avec plus ou moins de réussite mais ça c’est bien normal, cette articulation-là. Et pour moi, elle me semble centrale. Alors je ne fais pas « du Godard », ce n’est pas mon projet, mais effectivement, il est central. A tel point que le petit jingle du début de nos films, le « Silencio », vient du Mépris –c’est le moment du tournage de Ulysse… Enfin voilà, je pourrais en parler des heures ! Il faut absolument se confronter à ses œuvres, et se confronter à ses œuvres c’est aussi se confronter à une histoire en train de se faire. Entre le début de la Nouvelle Vague, ses films de la fin des années 60/début des années 70, les films qu’il fait au tournant des années 80, ou le Sarajevo de 93 qui est au cœur de Notre monde d’ailleurs, il faut quand même le dire, où il nous fait une distinction magnifique entre ce qui est de la culture et ce qui est de l’art. La culture comme ravinant une espèce de présupposé extrêmement conservateur, et l’art comme invention au quotidien dans nos vies. Et ça c’est une parole qu’il porte au cœur de l’Europe qui est en train de se déchirer, à Sarajevo : ben voilà, je ne connais pas de journaliste plus de son temps que lui. Il a une force assez exceptionnelle, c’est qu’il fait des objets qui sont à la hauteur de leur temps. Chapeau.

LA BLESSURE (Nicolas Klotz) :

Pareil, ce sont de très beaux films. Là, je ferai court, mais pareil c’est quelqu’un d’important Klotz pour moi. Pour toutes les raisons qu’on vient de dire : les gens qui essayent de se confronter à leur temps, de mettre en place des dispositifs cinématographiques à hauteur des moments que l’on vit, donc qui croisent des formes, des pensées. Qui sont en permanence en recherche. C’est considérer le spectateur que d’être dans cette démarche-là. Ça nous met au travail. Et tout ce qui nous met au travail, je pense que c’est bon. C’est quelqu’un d’important pour le cinéma, en ce moment.

L’INTRUS (Claire Denis) :

Je ne l’ai pas vu. Mais Claire Denis, pareil… Enfin : tous les cinéastes que vous me citez sont des gens vraiment qui sont dans l’invention du geste. Et dans la construction/déconstruction, le rapport au monde, rapport à l’autre, au maximum de l’autre, de la différence… Et qui ne répètent pas le geste. Et je trouve ça extrêmement important. Ça ne veut pas dire que je me désintéresse du cinéma de genre ou des cinéastes de genre, ça peut être très intéressant. Mais l’invention permanente, la réinvention, la mise en critique de ses propres schémas je pense que c’est vraiment super intéressant et ça nous manque tellement. Déconstruire les formes, c’est déconstruire les structures et déconstruire les structures c’est la base de la pensée critique. Je pense que c’est vraiment le vivier le plus important de toute démarche intellectuelle aujourd’hui. Et donc aussi de toute démarche artistique. Ces gens-là sont de ce côté-là me semble-t-il.

LES MARCHES DU POUVOIR (George Clooney) :

Ben c’est plus lissé… Les marches du pouvoir c’est cette histoire… ? Attendez, je confond deux films de Clooney (ndlr : remise en mémoire, et hop on continue :) C’est pas inintéressant, mais pour le coup on sort de ce que je disais tout à l’heure sur la série de films précédents : c’est beaucoup plus lissé, c’est des productions américaines, enfin hollywoodiennes, mais qui ont aussi leur charge d’intérêt. Dans l’art, enfin il peut y avoir des choses extrêmement commerciales ça je n’en parle pas, mais sinon je pense qu’on peut tout sauver… Enfin, l’idée ce n’est pas de tout sauver, mais je pense qu’on peut trouver de l’intérêt un peu partout, y compris à Hollywood, même si évidemment ce n’est pas forcément mon camp au départ. Mais j’aime bien voir ces films ; je vois tout. Je dis que je vois tout, sauf que ça fait un an, là, comme j’étais dans un tunnel pour différentes raisons, mais notamment parce que je tournais un film, que je ne suis pas allé au cinéma. Quasiment. En tout cas pas avec la même rigueur boulimique qui a habité mes 30 années auparavant. Mais je pense que, oui, tout doit se regarder et je pense qu’il y a des inventions à peu près partout. Il y a des choses à sauver. Après il y a des choses qui sont intolérables au cinéma, notre ami Serge Daney en a très bien parlé, notre regretté  Serge Daney en parlait très bien. Mais je pense qu’il faut quand même être comme lui marcheur et ne pas avoir peur de fouler tous les territoires.

Propos recueillis par Jenny Ulrich

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