[à l’affiche :] LA TRAVERSEE – Elisabeth Leuvrey

17 Avr
Les boat-people voyagent en 1ere classe.

Les boat-people voyagent en 1ere classe.

Un bateau entre deux rives, entre Alger et Marseille, la France et l’Algérie, entre immigration et émigration, désirs et contraintes, entre son histoire et une histoire collective, ses origines et soi, entre ses désirs et ses ambigüités, réalité et fantasmes, entre douleur et bonheur, paradis et enfer : amour et haine. La traversée est un documentaire sur cet espace de liberté troublante, entre deux, hors du temps.

Chaque été, sur les ferries qui relient Marseille et Alger, prend place un huis clos où se croisent et résonnent les voix de ceux qui sont d’ici et de là-bas mais aussi pas vraiment d’ici ni vraiment de là-bas. La traversée est une frontière qui prend de l’épaisseur. Une dilatation du temps et de l’espace. Immobile sur un bateau qui avance au milieu de la mer, où sans terre en vue l’on perd ou plutôt l’on est libéré de tout repère. Un lieu qui est une exacerbation de son sentiment d’exil, et à la fois un temps où on peut se le dire.

Elisabeth Leuvrey traduit en image cette atmosphère étrange, esseulée entre ciel et mer, bleu ciel sur bleu nuit, ton sur ton. Elle filme avec sensibilité et pudeur, les mots se libèrent devant sa camera, ses images saisissent cette faille. Par sa présence, son questionnement, elle participe à concrétiser la possibilité de liberté qu’est ce lieu de l’entre deux. Ses images donnent un vocabulaire aux non-dits. Les mots deviennent dialogues, se répondent et se nourrissent. Les sentiments, les idées, les histoires prennent mots sous nos yeux – devant sa caméra – comme si ses interlocuteurs les énonçaient pour la première fois. Cet état d’exil devient alors parole, existe et s’entend.

Si on peut émettre une pointe de regret sur une fin qui aurait pu être plus précoce (le voyage retour n’est indiscutablement nécessaire), elle devient anecdotique au regard de l’ensemble. Car la grande promesse de ce film tient dans le fait de ne pas s’arrêter à la question du déracinement franco algérien et de son histoire tortueuse. L’écrivain Enrique Vila Matas écrit « Si quelque chose nous définit tous […], c’est l’exil, le conflit, l’impossibilité de retourner chez soi. »1. Tenter de se sentir un, entier, alors que nous sommes plus proche d’une feuille de papier déchirée en petits morceaux éparpillés en proie au moindre courant d’air. Il y a une universalité, dont Elisabeth Leuvrey rend compte, dans la condition de l’exil, une unité partagée dans notre impossibilité à être soi. Nos voix sont l’écho de celles que nous entendons.

« Est-ce que ça existe quelque chose qui ne serait ni l’un ni l’autre. Est-ce que ça existe ? Je sais pas. Pour l’instant on ne débarque pas. L’idéal serait peut-être d’arriver à faire de deux mondes, un troisième monde. ». Un temps de suspension entre deux rives, là où  l’on sait bien que l’on ne pourra jamais rentrer chez soi mais où l’on se sent le moins en exil de soi-même.

Adrien

1 Air de Dylan, Enrique Vila Matas, éd Christian Bourgeois.

LA TRAVERSEE d’Elisabeth LEUVREY // En salles le 17 avril – 1h12

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