[dvd :] L’EPINE DANS LE COEUR – Michel Gondry

19 Avr
L'épine

Ed. Montparnasse

« C’est mon neveu qui veut filmer les écoles de sa tante. » Voilà comment Suzette Gondry, institutrice en retraite, cheveux blancs et léger accent méridional, présente à une vieille connaissance le projet de Michel Gondry, réalisateur bricolo. Et oui, L’épine dans le cœur, c’est un peu ça : l’histoire d’une enseignante qui écuma la campagne cévenole de 1952 à 1986. Une femme à poigne, pédagogue et progressiste. Mais L’épine dans le cœur, c’est bien d’autres choses également.

A sa sortie en salle en 2009, j’avais aimé le film, collage hétéroclite mêlant sans vergogne tous les formats, toutes les époques. Il était touchant et je m’étais dit qu’il plairait à ma mère. Mais en le revoyant en DVD au début de l’année, j’ai trouvé la Suzette pas commode, et puis je me suis endormi et un peu ennuyé. Bon, l’hiver, je m’endors toujours devant les films. Alors le printemps venu, j’ai décidé de le revoir… avec ma mère.

Regarder L’épine dans le coeur avec sa mère, c’est un peu comme mater un porno avec sa meuf. Il faut être un peu pervers et avoir confiance en sa partenaire.

On s’installe donc dans les fauteuils du salon. Il fait déjà nuit. A travers la baie vitrée du neuvième étage, les lumières dessinent les axes de la ville au pied de la colline. Derrière l’écran, la pluie tombe drue sur une vieille bâtisse perdue quelque part.

« Sale temps les mouches pètent. » Première remarque maternelle. « C’est Geo qui disait ça. Je ne sais pas ce qu’il avait contre ces pauvres mouches. » Assise dans la cuisine, entourée de ses proches, Suzette, elle aussi, évoque joyeusement son défunt mari. La scène est filmée très simplement. Comme dans un repas de famille, on n’entend pas tout ce qui se dit mais le plaisir d’être là, ensemble, est palpable. On a immédiatement le sentiment de faire partie de la bande. Cette proximité entre le spectateur et les personnages est une des forces du film et la condition principale de sa réussite.

On part donc sur les traces de Suzette, revisitant sa carrière village après village. Chaque nouvelle étape commence par le plan d’un petit train roulant au son d’une musique chaleureuse et entêtante que je ne connais pas, mais qui rappelle les Shadows. Tout de suite, ma mère fredonne le morceau « Oh ! Le petit train de la mémoire ! C’est une émission qui passait dans les années 60. »

LE PETIT TRAIN TRANSPORTE

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« Cette musique, c’est très symbolique ». En effet, maman. Et la démarche de Gondry apparaît très clairement quand on sait ça. Il aligne des éléments très divers : conversations intimistes, Super 8 tournés jadis par lui-même, son père ou son cousin, rencontres avec d’anciens élèves et collègues, reconstitution gaguesque, témoignages de proches, moments de pause avec l’équipe de tournage, belle projection nocturne dans une école de montagne aujourd’hui en ruine… Rien n’est jamais surligné et c’est à nous d’assembler les pièces du puzzle. A nous de comprendre peu à peu ce qu’est cette épine.

Vers le milieu du film, quand une amie catéchiste offre une anisette à Suzette, ma mère se tourne vers moi. « Ça te dit un petit apéritif ? » J’appuie sur pause immédiatement, elle remplie un bol de biscuits apéro, nous sert deux verres de Pineau et hop, c’est reparti.

Michel et Suzette sont dans une école et discute avec de jeunes élèves. Ils répondent gentiment aux questions avant que Michel ne se livre à un de ces petits bricolages dont il est coutumier, faisant disparaître les habits des enfants, façon cape d’invisibilité, pas Marc Dutroux. « Je comprends pas bien ce que ça vient faire là » balance ma mère entre deux gorgées. Je lui dis que c’est sans doute pour respirer après trois quarts d’heure denses, et puis que ce genre d’effets, c’est un peu le truc habituel du réalisateur. Je ne lui refais pas tout l’historique du garçon ; je ne lui parle pas des clips que j’ai tant aimés ; je ne lui raconte pas comment je l’ai rencontré, il y a 20 ans, une nuit, au pied de la tour de Pise. Je n’évoque pas non plus ses films qui m’ont toujours laissé un peu perplexe. Pourtant, sans savoir tout ça, ma mère met le doigt sur ce qui est sans doute le problème majeur de Michel Gondry : sa difficulté à transposer sur grand écran, de façon pertinente et sans artifice, son univers bancal et sa poésie minimaliste.

Après cet interlude, le documentaire reprend de plus belle. La tension monte doucement jusqu’à deux très belles scènes. La première, où Suzette petit-déjeune seule dans sa cuisine et évoque la maladie et la mort son mari. Les derniers instants passés avec lui et comment trois jours durant elle l’a cachée à Jean-Yves, son fils. Ses mots sont durs et la douleur encore vive. Ses larmes coulent et elle plonge le nez dans son bol de café au lait. Je ne tourne pas les yeux vers mère de peur la voir bouleversée elle aussi… Quand j’entends sa main fourrager dans le bol de gâteaux apéro. Okay.

Plus tard, Michel et Suzette, assis au bord de l’eau vive d’une petite rivière discutent tranquillement. Ils parlent de la complicité et de la confiance qui les lient et sans lesquelles Suzette ne se serait pas laisser filmer ainsi ; de la relation toujours conflictuelle entre Jean-Yves et elle, de leur impossibilité à se comprendre depuis le temps où elle était aussi son institutrice, depuis plus longtemps que ça, depuis toujours. On sent là toute la délicatesse de Gondry, sa gentillesse, son envie d’apaiser enfin tout cela. Malgré cela, la scène se termine sur des mots terribles. Ces mots pourraient être les derniers du film. Ils devraient sans doute être les derniers.

Mais en rester là serait renoncer, accepter que parfois on ne se comprend pas, accepter que malgré tout l’amour qu’on se porte, il n’y a rien à faire et qu’il vaut mieux en rester là. Alors Gondry fait encore durer un peu le film, suit Suzette dans d’autres villages, ajoute quelques vieux super 8 qui nous en disent un peu plus sur son amour de la bricole. Mais la tension est retombée, le film se traîne et arrive à son terminus en roue libre (BAM ! Métaphore ferroviaire !). Pourtant, c’est assez beau, cette fin imparfaite, vaguement répétitive et molle du genoux. Car si cela va parfois au détriment de son cinéma, chez Gondry, l’amour des personnages prime toujours. C’est ce qui le rend touchant. C’est sa plus grande force.

La soupe est prête. Pas le temps de regarder les bonus[1]. On parle un peu du film. « Sacrée bonne femme. Bon, pas forcément commode… Tu veux du sel ? C’est intéressant. Les enfants croient que les choses se sont passées d’une certaine façon, et c’est souvent très différent de ce qui est vraiment arrivé. Simplement, on ne leur dit pas toujours tout. Après… »

Mathias Duperray


[1] Les bonus ne sont pas hyper sexy. « Little Monsters » (Enfant invisible sur la chanson de Charlotte Gainsbourg) est mignon mais dispensable. « Techno Suzette », mise en musique d’un pellicule super 8 ratée par ladite Suzette est amusant mais anecdotique. Reste « Harkis » (une brève histoire des Harkis), court documentaire de Michel Gondry fait avec trois bouts de ficelle, des rushs et mêmes quelques images tirées du film, qui sans être extraordinaire a le grand mérite de mettre en lumière le sort réservé aux « supplétifs » et leurs familles à leur arrivée en France.

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