[dvd :] GIMME THE LOOT – Adam Leon

14 Mai
Ed. Diaphana

Ed. Diaphana

« Je ne parle plus aux gens qui n’aiment pas ce film » me disait une amie m’enjoignant de voir Les bêtes du sud sauvage, ce que je fis séance tenante et toutes affaires cessantes. Malheureusement, le film ne me plut pas. Mais heureusement, nous sommes des personnes civilisées et, Dieu me tripote, merci mon Dieu, nous nous parlons toujours. Evidemment, je sais ce que vous vous dites : ce serait bien le diable et le comble de l’idiotie si nous avions cesser de nous voir simplement à cause d’un film. J’en conviens. Et pourtant…

Quelques semaines plus tard, le 2 janvier 2013 pour être précis, Gimme the Loot[1] est sorti en salle. Je l’ai vu et je l’ai vraiment aimé. J’en ai donc parlé à un autre ami. Celui-ci ne l’avait guère goûté et ne se fit pas prier pour me dire tout le mal qu’il en pensait. Depuis, nous ne nous voyons plus, nous ne nous parlons plus, et quand je le croise en rêve, je change de trottoir. Bien sûr, objecterez vous avec la sagacité qui vous caractérise, le film n’est pas l’unique raison de notre bisbille, pas même la principale. Là encore, je ne saurai vous contredire ; mais tout de même, une opposition si franche et nette ne peut-être tout à fait anodine.

Alors, qu’y a-t-il de si essentiel dans Gimme the Loot ? A première vue, rien. On peut se brouiller sérieusement, j’imagine, à cause de La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993) ou de Rengaine (Rachid Djaïdani, 2012), la preuve ici. Mais là, reconnaissez que c’est étrange : le premier long métrage d’Adam Leon n’est pas un film à thèse, il ne créera jamais la moindre polémique et il n’est même pas particulièrement original.

Il s’inscrit dans la grande tradition du cinéma indépendant new-yorkais, DIY, filmé à l’arrache, dans la rue, avec des acteurs amateurs. Depuis toujours, disons depuis Le Petit Fugitif d’Abrashkin, Morris et Orkin (1953), film super et séminal, le principe est le même : pour une raison quelconque (ici, trouver 500$ fissa) des jeunes gens (ici, deux jeunes graffeurs, un garçon/une fille, tous deux chouettes et charmants) arpentent les rues, font des rencontres, et la ville devient beaucoup plus qu’un simple décors. En général, cela se passe l’été et, le plus souvent, une petite romance fleurit.

Si la recette est toujours la même, cela donne des films très personnels, intimes et forts. Beaux comme une chanson de Lou Reed. Alors oui, j’aime ce genre, ses tentatives mineures et semi ratées (The Wackness, Jonathan Levin, 2008), ses films cultes (Kids, Larry Clark, 1995), ses pépites délicates (Long Way Home, Peter Sollett, 2002), ses micros chefs-d’œuvre ignorés (The Pleasure of Being Robbed, Josh Safdie, 2008). Si vous n’en aimez aucun, il est possible que je m’en agace vaguement mais il est peu probable que je vous fasse un croche-patte dans le noir ou que je cesse de vous adresser la parole. Alors en quoi ce désaccord cinéphilique est-il si significatif ?

Et bien voilà : l’autre jour qu’on papotait avec Anton, il me dit « écoute bien mon p’tit lapin : si dans le premier acte tu indiques qu’un fusil est accroché au mur, alors il doit absolument être utilisé quelque part dans le deuxième ou le troisième acte. Si personne n’est destiné à s’en servir, il n’a aucune raison d’être placé là. » J’ai trouvé ça brillant alors je lui ai payé son café-calva ; tout le monde était bien content. Mais après, cette histoire de pétoire a commencé à m’obséder. Je prêtais systématiquement attention aux murs et je me disais que l’artillerie entreposée là n’allait pas tarder à faire des misères. En général, ça ne loupait pas. C’est devenu un peu lassant. Parce qu’après, c’est trop facile ; on voit tout venir gros comme une maison. Ou on vit dans la peur. Je préfère quand on découvre que le fusil ne marche pas, ou qu’en fait, c’est un bretzel. Dans le genre, Larry David (Curb Your Enthusiasm) est un champion. Il utilise le schéma narratif ultra classique d’Anton mais le retourne (le schéma, pas Anton) comme une vieille chaussette et la transforme en Babibouchette.

Adam Leon, lui aussi joue avec ce schéma. Il accroche des armes au mur mais ce ne sont que des pistolets à eau. C’est inoffensif mais joli. Et rafraîchissant. Rien ne se passe jamais tout à fait. Rien n’a vraiment de conséquence. Et cette esthétique de l’inconséquence, de la non performance, de la loose, du « tout ça pour ça », poussée mollement à l’extrême, fait de Gimme the Loot, petit film nonchalant, une œuvre finalement radicale. Trop radicale pour une personne de type A[2]. Voilà.

BONUS

C’est donc la peur au ventre, la trouille cisaillant mes viscères, mon corps empli par la crainte de perdre un autre ami de type A que je me suis plongé dans des bonus riches (merci Diaphana) et tout entiers gouvernés par le vieux slogan à chiper, à choper : « PEACE UNITY LOVE AND HAVING FUN ».

Tout d’abord, Killer (2009, 10mn), court métrage co-réalisé par Adam Leon. Ça ressemble à du Romain Gavras en moins con et moins cher. Et ça permet de saluer les progrès fait par Leon avec Gimme the Loot, notamment l’abandon de toutes prétentions arty. L’action se déroule en 1989, époque dont le réalisateur trentenaire ne semble jamais s’être vraiment remis.

Au-delà de l’intrigue, la reconstitution de cette époque pique la curiosité. Parlons chiffon. Vous connaissez ce truc, quand vous gardez des vieilles fringues en vous disant qu’un jour elles reviendront à la mode. Si vous vivez assez longtemps, ce jour finit par arriver et vous retournez les chercher dans le carton caché sur l’étagère tout en haut, au fond à gauche du placard, vous les reniflez, vous les renfilez, tout sourire, et puis, vous mirant, vous constatez que ça ne marche pas, que la mode est revenue à ça mais pas tout à fait ça. Bref, vous ne sauriez dire quoi mais quelque chose cloche. Et bien c’est exactement le sentiment qui ce dégage de ce court, notamment des costumes. Cela dit, le jeune réalisateur y fait déjà preuve d’une belle capacité à créer des ambiances.

Ensuite, Leon donne une interview pas dénuée d’intérêt. Il y évoque ses influences (Le Petit Fugitif en tête), le choix des acteurs, la scène de cascade, les contraintes d’un tournage sauvage. Il  parle aussi de ce qui subsiste aujourd’hui, à New York, du rêve des années 90.

Dernier bonus notable, last but not least comme disent nos amis d’outre atlantique, la première édition d’une émission de télé, All city hours, diffusée sur petite chaîne publique de la ville et produite par Adam Leon et ses complices. Là encore, c’est coolos, très new-yorkais, ça fait de la musique (du rap, ces gens n’ont décidément pas peur des clichés), ça parle d’aqueducs (ces gens sont des iconoclastes),  mais surtout, et cela justifie totalement l’achat du DVD, on apprend à faire un vrai plat de taulard avec un paquet de Cheetos, un bol de nouilles chinoises lyophilisées, des bâtonnets de beef jerky, un peu d’eau chaude et une fenêtre. Autant vous le dire tout de suite, je ne parle plus aux gens qui n’aiment pas ce plat.

Mathias Duperray

GIMME THE LOOT // de Adam Leon // avec Tashiana Washington and Ty Hickson // 1h21mn – Ed. Diaphana)


[1] Référence évidente au Gros Notoire et qu’on pourrait traduire par « Donne moi le magot ».

[2] « La personnalité de Type A, aussi appelée « modèle comportemental de Type A », est un syndrome, c’est à dire un ensemble de caractéristiques, qui incluent, le fait d’être impatient, trop soucieux du temps qui passe, peu sur de son statut, ultra compétiteur, hostile et agressif et enfin incapable de se détendre.» Oui, c’est un concept psy simpliste conçu pour expliquer les attaques cardiaques, mais c’est tellement plus facile de coller des étiquettes, pourquoi se priver ?

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