[cinéphilie :] Rebecca Zlotowski

31 Août

Rebecca Zlotowski

Rebecca Zlotowski (réalisatrice) était à Strasbourg pour présenter son nouveau long métrage, Grand Central (sortie le 28 août 2013).

Le premier film de Rebecca Zlotowski, Belle Epine, se déroulait dans le milieu des motards, sur le circuit sauvage de Rungis, au tournant des années 80. Son nouvel opus, Grand Central, passe la petite porte de l’univers du nucléaire, du coté des ouvriers, des sans-grades, dans une impressionnante centrale. Sans se répéter, la réalisatrice s’aventure en des lieux insolites, y fait évoluer des personnages incarnés, sensibles et ouvre de nouveaux horizons aux spectateurs.

En rapport ou en opposition au sien, Rebecca Zlotowski réagit aux films suivants.

BELLE EPINE (Rebecca Zlotowski) :

Le rapprochement entre Belle Epine et Grand Central, c’est que c’est autant des lieux que des évocations un peu métaphoriques, des associations lexicales qui font sens comme une musique, comme dans un couplet. ”Belle Epine” était ce centre commercial de la région parisienne qui était le point de départ quasi géographique de la recherche qu’on avait faite avec ma scénariste. J’étais tombée sur un journal intime où la jeune fille parlait énormément de Belle Epine, Bel’Ep’, et ça a été le point de départ d’une recherche à la carte… J’avais été fascinée par la géographie quand j’étais étudiante, j’avais un prof qui s’appelait Jacky Tiffou qui nous disait : regardez ! Il nous avait montré une carte de Vigneulles-lès-Hattonchâtel et il demandait : vous ne sentez rien là ? Et je répondais : ben non, rien du tout. Et lui disait : ça sent la fraise. Et c’est vrai que quand on lit une carte, elle a une odeur, une saveur, une industrie, des lieux secrets, les endroits où les amants vont se cacher… On peut quasiment le lire en fait dans une carte de géographie. Et j’avais découvert le circuit de Rungis en partant du centre commercial Belle Epine. Pour ce qui concerne Grand Central c’était un peu différent. Evidemment ça évoque une gare ferroviaire très connue à  New York, je ne récusais pas que ce soit un lieu de départs, d’arrivées, de rencontres, de croisements, de quais de gare et tout ça. Mais c’était au départ plutôt pour trouver à nouveau une métaphore, une analogie sur ce qu’était le ”Grand Central” de chacun. Evidemment il fallait qu’il y ait une évocation du monde dans lequel était ancré le film, qui était une centrale nucléaire, si bien qu’à un moment on a pensé écrire Grand Centrale avec un -e-. Donc les deux, Belle Epine et Grand Central, c’est une façon d’envisager le titre comme une promesse géographique, comme un voyage et comme une chanson. Puisque Grand Central c’est le titre d’une chanson que j’avais écrite pour la chanteuse Alizée.

LA PORTE DU PARADIS (Michael Cimino) :

D’abord, je peux réagir sur Cimino parce que je crois que la première heure de Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer) a été capitale pour l’écriture de Grand Central. Je crois que Cimino avait cherché dans la banlieue de Detroit des lieux où il y avait tout le temps des tours : il avait vraiment ancré cette bande d’hommes dans un milieu ouvrier très précis, le monde de la sidérurgie qui était en déclin dès ce moment-là. Et je sais que j’avais à cœur quand on faisait les repérages du film de me demander où étaient les tours de refroidissement derrière les lieux qu’on choisissait. Alors après en 2013 on a d’autres possibilités, mais nous on ne les a pas exploitées parce que je ne voulais pas mettre d’incrustations numériques… Mais donc il y a un lien d’admiration très fort aux films de Cimino. La porte du paradis, c’est un film que j’ai vu au Max Linder, qui est le plus grand écran parisien, et c’est un bouleversement total. Et les tâches de rousseur d’Isabelle Huppert sont inoubliables dans ce film-là. Je crois qu’il a un des plus beaux titres, ça ressemble presque à un titre de film du réalisme poétique des années 30. Les enfants du Paradis. Il y a un film aussi avec Michèle Morgan, où ce sont des gens qui viennent de mourir et qui se retrouvent dans l’antichambre du paradis et qui doivent, parce qu’ils sont tombés amoureux, retourner sur terre une journée ou quelque chose comme ça. Ce sont des scénarios qui me plaisent immensément, que je trouve en même temps naïfs, très prometteurs. Libres quoi, purement libres. Et c’est vrai que dans Grand Central il y a un regard fort vers ce cinéma-là. Parce que c’était une autre époque où il y avait une réalité sociale très dure que ré-enchantaient ces films-là. Un rapport au monde d’experts, aux métiers que ces hommes-là faisaient qui étaient beaucoup plus imbriqués dans le scénario qu’aujourd’hui. Avec des grandes figures du monde ouvrier qui étaient les héros de la France des congés payés. C’est vrai qu’on a regardé ces films-là et que si Gary Manda, le héros de Grand Central, s’appelle Manda c’était en hommage au Jo Manda de Casque d’Or… Je fais un long détour de Cimino à la belle équipe de Duvivier qui n’ont absolument rien à voir ! Après, il y a aussi peut-être la chose la plus évidente qui serait l’horizon du western dans le film. C’est certain que quand Cimino fait La porte du paradis, il y a ce désir de plier le western à sa réalité, à son propre désir et à des passions qui le dépassent. C’est vrai que j’ai peut-être une mémoire très diffuse et très personnelle, pas du tout exhaustive du western… qui ressurgit de manière étrange dans Grand Central.

LE SALAIRE DE LA PEUR (Henri-George Clouzot) :

J’ai revu le film pour Grand Central. C’est un putain de titre. On s’est dit : pourquoi ce titre est déjà pris ?! C’est magnifique. Grand Central pourrait s’appeler Le salaire de la peur. Ce qui me passionnait c’était la première heure notamment. Après c’est un film à grand suspens avec des moyens des années 50. Mais ce qui était passionnant, c’est dans la première heure mexicaine, les mecs on a l’impression qu’ils sont en taule alors qu’ils sont dans un endroit sublime, une mission mexicaine où il fait chaud, c’est un horizon de paradis. Sauf qu’ils n’ont pas l’argent pour partir. Et là, je trouve que c’était fascinant pour les hommes que je mettais en scène dans Grand Central. Ce sont des hommes à qui on donne l’illusion qu’ils sont dans une liberté de nomadisme. Et en fait, ils ne nomadisent que leurs propres terres et ils sont incapables de se payer le billet de sortie de ce monde-là. Voilà, dans Le salaire de la peur pour moi, il y a une première heure qui est une heure en prison. Et dans Grand Central, il y a cet écho.

IT’S A FREE WORLD (Ken Loach) :

Je n’ai pas vu ce film. C’est le seul des films dont vous me parlez jusqu’à présent que je n’ai pas vu. Quand je pense au film, je pense tout de suite à l’affiche : cette femme très belle, blonde, qui me fait penser à Pamela Anderson d’ailleurs. Je me suis demandé : mais Ken Loach bosse avec Pamela Anderson ?! Dingue ! …C’est la remarque la plus con, je crois, qu’on puisse dire d’un film de Ken Loach !!! Je ne suis pas une spectatrice assidue du cinéma social anglais. Et j’ai tort, parce qu’à chaque fois que je vois un film de Mike Leigh ou de Ken Loach, je suis bouleversée. Mais c’est vrai que mon désir de spectatrice m’amène très-très loin de ça. Même quasiment dans quelque chose d’un peu midinette, dans des films qui vont montrer la vie des gens riches, beaux… C’est un peu honteux et j’ai changé quand j’ai découvert le cinéma des frères Dardenne, très-très-très tardivement. C’est ma scénariste qui m’a quasiment obligée à voir des films des frères Dardenne, et ça a été comme un choc, comme une révélation. Mais je n’allais pas voir ces films-là. Et donc, Ken Loach, je vois très peu ses films, si bien que je ne peux pas vraiment dire qu’il y a une inspiration du cinéma social anglais dans le mien. Je pense que dans Grand Central il y a davantage un effet d’admiration pour ces hommes-là qu’un désir de dénonciation sociale. Même dans le rapport aux personnages, vous parlez de Ken Loach qui est un immense metteur en scène, qui jamais ne fera de ses personnages des étendards sociaux, des tracts. Il dépasse avec brio ça. Mais les personnages qu’on écrivait avec ma scénariste sont davantage issus de leur trajet émotionnel que de leur origine sociale. On n’avait pas une manière ”sociologique” de créer les personnages, même si ça passait par une observation d’un monde social qui était délaissé. Il y a ça et il y a l’idée aussi que, je pense que chez Ken Loach il y a un désir de militantisme, et que dans Grand Central il y a du politique mais pas de militantisme.

LA FEMME D’A COTE (François Truffaut) :

C’est drôle parce que quand ma scénarise écrivait le film avec moi, elle me citait cette phrase de Truffaut qui était : “On ne va pas faire un film sur l’amour physique, mais un film physique sur l’amour“. Et c’est une phrase qui nous a accompagné pendant l’écriture. Je crois que Truffaut l’utilisait pour Les deux Anglaises et le continent, qui est effectivement moins sur l’amour physique que La femme d’à côté. Et c’est drôle parce que je rentre de deux semaines de vacances où je suis partie avec le Ciné journal de Daney et que j’y ai lu la critique de La femme d’à côté au moment de sa sortie. Il aime beaucoup le film, mais il dit : il y a deux Truffaut, un Truffaut œcuménique dont le sujet serait familial, et il y a un Truffaut fétichiste, étrange, qui serait le Truffaut de La chambre verte, avec des morts qui reviennent… Et il parle de La femme d’à côté en disant que c’est un monde tout petit, tout le monde travaille dans les miniatures, autant Gérard Depardieu dont c’est le métier que le mari de Fanny Ardant qui est aiguilleur du ciel, donc de là où il est il doit voir les avions comme tout petits. Et puis c’est un monde tout petit, bourgeois, de country clubs où on joue au tennis chez Madame Jouve –mon producteur s’appelle Frédéric Jouve !… Bon, pour plein de raisons, La femme d’à côté est un film qui m’accompagne depuis des années et des années, comme je pense tous les cinéphiles français. Et voilà, Daney parlait de La femme d’à côté en disant que c’était comme une résolution des deux Truffaut, dont l’un était peut-être moins acceptable, du point de vue de la cinéphilie, que l’autre. Moi je n’ai pas d’héritage du cinéma de Truffaut au sens où il inscrit vraiment ses films dans une société très contemporaine j’ai l’impression. Mais la scène où Mathilde s’évanouit après un baiser dans le parking, je crois qu’il n’y a pas un cœur de jeune femme ou de femme, ou d’homme, qui ne soit pas épuisé devant cette scène en se demandant pourquoi sa vie amoureuse n’est pas aussi intense. Après il y a encore autre chose dans La femme d’à côté, par rapport à mon film où on voit Léa Seydoux depuis la fenêtre du petit mobil home de Gary (Tahar Rahim). J’avais envie de placer ces hommes, comme ils vivent de toute façon, dans un monde de promiscuité. Dans un monde où les pulsions sont exacerbées du fait de la promiscuité. Peut-être que Karole et Gary auraient résisté à cet amour interdit qui les dévaste si ils n’avaient pas eu une fenêtre sur cour qui leur donnait la possibilité de se regarder, d’entendre l’autre faire l’amour ; de se voir la nuit et de partir ensemble sur une barque.

K-19 : LE PIEGE DES PROFONDEURS (Kathryn Bigelow) :

C’est le seul film de Kathryn Bigelow que je n’ai pas vu. Je l’adore depuis The Loveless qui est un film de motards qui a fait émerger Willem Dafoe et qui est un film que j’ai beaucoup regardé avant Belle Epine. Je l’ai adoré. K-19, je connais juste le sujet du film, le sous-marin… Oui, c’est une autre femme qui fait des films dans des mondes d’hommes…

CUT : Oui, mais surtout il s’agit d’un sous-marin nucléaire.

Rebecca Zlotowski : D’accord ! Ne l’ayant pas vu… Le nucléaire est très peu utilisé dans le cinéma de fiction, alors que c’est un monde qui existe depuis 50, 60 ans. Et quand il est employé, c’est tout le temps pour faire planer la menace d’une bombe ou d’une catastrophe. Finalement je n’ai reconnu que dans un film, que d’ailleurs je n’ai pas vu parce que ça ne nous intéressait pas à ce moment-là pour la préparation du film… Le seul film qui me semble être proche de la démarche qu’on avait, qui est davantage du côté du droit du travail que du côté des ravages, c’est Le mystère Silkwood de Mike Nichols, qui lui mettait en scène des travailleurs dans une usine de traitement du combustible nucléaire. J’ai trouvé des procédures plus proches que dans des films de science-fiction à grand budget. Ce qui nous intéressait ce n’était pas de faire planer une catastrophe nucléaire ; les films sur Tchernobyl je ne les ai pas vus, Fukushima est arrivé pendant l’écriture du film, mais ça a agit comme un déclencheur de documentation sur les hommes, davantage que sur le milieu, le monde du nucléaire. On avait vraiment envie d’exploiter toutes les potentialités fictionnelles, métaphoriques du nucléaire, davantage que la grande menace du bouton rouge sur lequel on appuie.

STALKER (Andreï Tarkovski) :

C’est marrant parce que ça a du sortir entre 82 et 84, et je l’ai lu aussi dans le Ciné journal de Daney ! Mais c’est un film que je n’ai pas vu non plus. J’adore l’interprétation qu’en fait Daney : la Zone de fantasmes purs, de désirs purs que couvrent des terres désolées qui auraient été soumises à l’empreinte nucléaire, à la radioactivité… Dans ce que je lis de Daney, n’ayant pas vu le film : on a utilisé la centrale dans le même usage. Une porte qui s’ouvre sur un réservoir de métaphores pures et de menace impalpable, invisible, donc omniprésente, donc inquiétante, donc avec un fort caractère d’humanité. C’est certain que la centrale on l’a appréhendée comme la Zone dont parle Daney dans Stalker, oui.

Propos recueillis par Jenny Ulrich

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