[festival :] WAR ON SCREEN (2/3)

22 Oct
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Focus Québec – Focus Stalingrad – Séances spéciales

Vous l’attendiez ? Non ? Et bien pourtant, elle est là : la deuxième partie de nos aventures Châlons-en-Champenoise.

Comment définir la guerre ? Quels types de conflits montrer dans un festival comme War on screen et selon quels critères ? Pourquoi ne pas montrer Stars Wars ? Colors ? La Bataille de Solférino (le Kramer contre Kramer du Hollandisme) ? Évidemment, balancée comme ça, cette liste paraît grotesque. Pourtant, qu’elle soit fictive, urbaine ou intime, la guerre est toujours la question centrale de ces films et on mesure à la fois la difficulté à délimiter le territoire du festival et les espaces formidables qu’il pourra explorer dans les prochaines années.

Pour cette première édition, on dira que la programmation s’est concentrée sur des conflits réels, avérés (même si des digressions romanesques ou fantastiques peuvent venir s’y ficher telles des dents de zombies nazis dans votre cuisse) et généralement admis comme « guerres ».

Ici, le cas le plus borderline est finalement ce focus sur la crise d’Octobre 70 qui secoua le Québec. « Quoi, une guerre au Québec ? » vous offusquez-vous et c’est bien légitime. En effet, peu sont ceux qui, en dehors du Canada, se rappellent des évènements qui secouèrent le pays à l’automne 1970 et moins nombreux encore ceux qui les qualifient de « guerre ». Parler de « troubles » serait probablement plus en adéquation avec les faits, mêmes si ceux-ci revêtent, dans une province aussi pacifique que le Québec, un caractère extraordinairement violent.

A l’orée des seventies, après une décennie de Révolution tranquille, des groupuscules résiduels du Front de libération du Québec (le FLQ, en tout dix activistes répartis en deux cellules) se radicalisent et organisent deux prises d’otages. Isolés, mal organisés et vaguement branquignols, ils kidnappent James Richard Cross, commissaire commercial britannique, puis Pierre Laporte, vice premier ministre et ministre du travail québécois. Ces deux enlèvements conduisent à la mise en application des mesures de guerre par le gouvernement fédéral, autorisant l’arrestation et la détention sans motifs de citoyens québécois pendant 90 jours. La police ne se fait pas prier et 501 hommes et femmes sont appréhendés. Un seul d’entre eux sera effectivement poursuivi, les autres étant relâchés au compte-gouttes.

War On Screen revient sur cette page de l’histoire canadienne en deux documentaires et trois films « de fiction » bien documentés : La Maison du pêcheur (Alain Chartrand, 2013), Octobre (Pierre Falardeau, 1994) et Les Ordres (Michel Brault, 1974). Ces deux derniers sont particulièrement intéressants en cela qu’ils décrivent deux enfermements à la fois concomitants, parallèles et opposés : la prise en otage de Pierre Laporte par la cellule Chénier dans Octobre d’un côté, les semaines de détention arbitraire infligées à des québécois sans histoire dans Les Ordres de l’autre.

Octobre s’inscrit dans la grande tradition du film de prise d’otage, presque un genre à elle seule, et s’en tire bien. Le spectateur succombe vite au syndrome de Stockholm[1]. Les acteurs sont plutôt bons, le huis clos est bien géré, ce qui n’est pas si facile, et le scénario évite le manichéisme tout en retraçant habilement les évènements qui menèrent à la mort de Pierre Laporte. Il faut préciser que, pour l’écriture, Falardeau s’est adjoint les services de Francis Simard, l’un des preneurs d’otage, devenu scénariste à sa sortie de prison. Voilà d’ailleurs l’un des principaux intérêts de ce film qui fit l’effet d’une petite bourrasque lors de sa sortie au Québec, Simard y révélant des éléments sur les conditions du décès de Laporte jamais divulgués jusqu’alors. En effet, lors du procès, tous les membres de la cellule, considérant l’exécution du ministre comme un acte militant et collectif, refusèrent d’indiquer qui s’était effectivement acquitté de cette pénible tâche.

Autre chose étonnante : la langue, ce français étrange, populaire et abrupt, truffé de mots anglais et bien différent de celui policé qu’on entend chez les intellectuels de Denis Arcand (Les Invasions barbares et Le déclin de l’empire américain).

A ce propos, il faut se rappeler que, de la colonisation britannique (1760) jusqu’à la Révolution Tranquille, les « Canadiens français » étaient quasiment exclusivement des travailleurs pauvres, paysans et ouvriers, totalement exclus du pouvoir décisionnaire politique et économique tenu par les anglophones. Certains Québécois radicaux se décrivaient alors eux-mêmes comme des « nègres blancs », se rapprochant ainsi des white-trash états-uniens. Cette situation explique les aspirations séparatistes, les actions indépendantistes et le soutien que celles-ci pouvaient trouver dans l’opinion publique.

Cependant, ce soutient populaire changea profondément avec les évènements d’Octobre 70. D’une part, les actes de violence extrême furent absolument rejetés, l’assassinat de Pierre Laporte étant unanimement condamné. D’autre part, la défiance à l’égard du pouvoir fédéral fut exacerbée après le recours aux mesures de guerre.

Les Ordres s’inscrit dans cette dénonciation radicale des inégalités entre citoyens. Michel Brault réalise le film quatre ans seulement après la crise en se basant sur les témoignages de 50 des 501 détenus. Venu du documentaire, père du cinéma direct canadien, il recueille lui-même ces histoires et en tire cinq personnages : un ouvrier syndicaliste et sa femme, un musicien au chômage, une assistance sociale, et le fondateur d’un centre médical destiné aux plus défavorisés.

En 1975, Les Ordres rafle le prix de la mise en scène à Cannes. En général, ce prix est un peu lot de consolation du festival et n’a pas grand-chose à voir la mise en scène. Mais là, rien à redire. La photo est magnifique d’un bout à l’autre (Brault était aussi un grand chef opérateur), passant du noir et blanc à la couleur suivant que les protagonistes sont en liberté ou enfermés. Etonnamment, la couleur surgit seulement à l’intérieur de la prison, alors qu’on imaginerait a priori l’effet inverse et une séquestration en noir et blanc. Ce choix intriguant, Brault l’expliquait simplement : le Québec, si il n’est pas indépendant, pas libre, n’est rien d’autre qu’une immense prison à ciel ouvert.

Ainsi, tout le film fourmille d’idées étonnantes, notamment dans la façon de lier la fiction au réel. Et au-delà de cet épi phénomène québécois, il traite avec une grande force de ce qu’est l’enfermement en général et des rapports induits entre matons et détenus, annonçant les Scum qu’Alan Clarke[2] réalisera quelques années plus tard. Les Ordres mérite sa réputation de chef-d’œuvre du cinéma québécois.

Etrange hasard, il était projeté à Châlons le jour même où le Canada rendait un hommage national à Michel Brault, décédé quelques jours plus tôt.

A l’autre bout du spectre couvert par War On Screen, si l’on prend (bêtement) le nombre de morts pour critère, on a la Deuxième Guerre Mondiale, fortement représentée dans cette première édition, notamment avec ce focus sur la bataille de Stalingrad qui, par un habile mélange d’images d’archives et de long métrages, permet d’appréhender la réalité du conflit depuis des angles variés, de ce construire ainsi un point de vue fort et éclairé sur un évènement majeur du XXe siècle et sur la façon dont il a été relaté à l’écran. C’est du moins ce que je suppose puisque je n’ai eu le temps de voir qu’un seul des films au programme et, soyons francs, ce fut un choix par défaut. Mais je ne le regrette pas tant Le tournant décisif (1945), film soviétique signé Friedrich Elmer, constitue une curiosité.

Tourné à la fin de la guerre avec des vrais prisonniers allemands (tous excellents) dans le rôle des prisonniers allemands, Grand Prix du Festival de Cannes (qui n’est décidément plus ce qu’il était) en 1947, Le tournant décisif se concentre sur l’aspect stratégique des combats, suivant les réflexions, atermoiements, secrets et décisions d’un groupe de généraux de l’Armée Rouge. C’est un peu comme une partie de Risk filmée, simplement agrémentée de quelques scènes de combats. La guerre et le territoire y sont à peine matérialisés, réduits à l’état de cartes sur lesquels on avance des pions et on plante des petits drapeaux le plus rationnellement possible. Un film à la gloire des états-majors soviétiques, fascinant surtout si on le met en rapport de Requiem pour un massacre, réalisé quarante ans plus tard (1985) et qui prend lui aussi pour cadre le front de l’Est de cette époque. Là, c’est en Biélorussie que ça se passe et on y aborde la guerre tout autrement, le nez dans la boue, dans une forme de délire fiévreux, une ivresse de l’horreur qui fait perdre tout repère.

Ce film d’Elem Klimov tape fort. Difficile d’en sortir indemne tant chaque scène est suffocante, à la fois d’une grande puissance stylistique et d’un grand réalisme.

« Viens et vois » (idi i smotri), c’est le titre original (moins clinquant et beaucoup plus juste) de ce road-movie macabre et éprouvant qui nous fait suivre Fiora, un jeune garçon embarqué dans les combats entre nazis et partisans sans vraiment comprendre ce qui se passe, pris entre fascination et répulsion. Tout nous arrive en tourbillon, à travers son regard. Alors évidemment, il faut toujours se méfier d’une réalisation virtuose (longs plans steadicamer, photo superbe, extraordinaire profondeur de champ) qui pourrait bien dissimuler une certaine complaisance et des raccourcis dangereux. Mais non : ici, tout est complexe et même si c’est trop, ça passe, miraculeusement. Et je ne vous le cache pas, j’en suis sorti étourdi et choqué. Bon, c’était mon cinquième film de guerre de la journée… Ceci explique aussi cela.

Plus tôt, j’avais pu voir un autre road-movie, japonais celui-là, et qui a cette particularité, outre de sortir 40 ans après avoir été achevé, de prendre pour cadre la guerre du Vietnam finissante. Tourné en 1975, Number 10 Blues/Goodbye Saigon est un film noir somme toute classique : un homme en tue accidentellement un autre et décide de fuir Saigon, accompagné de sa maîtresse. Mais ce qui impressionne, en creux, c’est que si la guerre est effectivement toute proche, on ne la perçoit quasiment pas, sauf par une impalpable mais indéniable tension.

A l’issue de la projection, le réalisateur, venu du Japon pour l’occasion, raconta quelques péripéties de tournage et surtout la peur qui saisit toute l’équipe lors de la première semaine de tournage, alors que l’Armée populaire se rapprochait inexorablement de Saigon, les lieux de tournage étant systématiquement détruits par les combats dans les jours suivants le passage de l’équipe… Et c’est peut-être le problème du film : valoir plus par son contexte que par ses qualités intrinsèques.

Mais, pour être honnête, je n’ai pas vraiment d’avis et il faudrait que je le revoie, ce que je ferais sans doute après vous avoir parler des longs et courts-métrages en compétition dans la troisième et ultime partie.

Mathias Duperray


[1] Cette blague n’est là que pour vous inciter à (ré)écouter ce mini-tube de Yo La Tengo. Toutes les occasions sont bonnes.

[2] En 1977, Alan Clarke réalise un excellent téléfilm sur les centres d’enfermement juvéniles en Angleterre. Très dur et cru, il est interdit par la BBC mais afin de braver cette censure, Clarke en fait immédiatement un bon remake (1979) destiné au grand écran, avec les mêmes acteurs.

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