[cinéphilie :] David Perrault

27 Oct

David Perrault

David Perrault (réalisateur) était à Strasbourg pour présenter son premier long métrage, Nos héros sont morts ce soir (sortie le 23 octobre 2013).

Dans la France des années 60, Victor (Denis Ménochet) revient de la guerre d’Algérie. Son ami Simon (Jean-Pierre Martins) lui propose, pour lui permettre de gagner sa vie, de lutter contre lui sur un ring de catch. Victor endosse un masque noir de méchant qu’il ne supporte pas, Simon suggère alors un échange secret : il lui laissera son masque blanc… Mais le milieu du catch est tenu par des types à la mine patibulaire et on se doute qu’ils n’apprécieraient pas de se faire berner ainsi si le secret venait à s’éventer.

En rapport ou en opposition au sien, David Perrault réagit aux films suivants.

L’ENNEMI PUBLIC (William Wellman) :

C’est un film des années 30 considéré comme le premier film de gangsters. C’est l’ancêtre des Affranchis, du Parrain, etc. C’est un film que Scorsese cite tout le temps. C’est un film qu’il faut absolument voir. Et  c’est un film avec un acteur que j’adore, qui s’appelle James Cagney, qui apparaît littéralement dans mon film -je ne dirais pas sous quelle forme ! L’ennemi public c’est tout ce que j’aime dans la série B à l’ancienne : c’est très sec, le film se passe sur 20 ans et il dure 1h20, tout avance très rapidement, avec un montage, oui très sec, bref c’est un chef-d’œuvre et il faut absolument le voir. Ce film est cité dans le mien parce que le boss qui tient un peu tout ce monde du catch entre ses mains est un fan de James Cagney et de L’ennemi public et il joue un peu au caïd, enfin c’est ce qu’on se dit. Il est dans une sorte de projection, de mythologie à l’américaine. On ne sait pas trop si ce sont des gens vraiment dangereux ou s’ils jouent à être des caïds.

UN TAXI POUR TOBROUK (Denys de La Patellière) :

Je ne l’ai pas vu. Parce que Denys de La Patellière ça ne m’a jamais trop attiré. Ce qui est marrant c’est qu’en voyant mon film, beaucoup de gens me parlent du ”cinéma de papa”, c’est-à-dire justement les films de Denys de La Patellière, qui étaient pré-Nouvelle Vague on va dire, même si aujourd’hui ça ne veut plus rien dire parce que tout est le cinéma de papa. Denys de La Patellière je crois que je n’ai vu aucun film de lui donc j’essayerai Un taxi pour Tobrouk pour voir s’il y a des points communs avec mon film. Ce qui est assez drôle c’est que ma culture c’est plus le film Noir américain ou l’âge d’or classique hollywoodien : en transposant ça dans la France des années 60, finalement ça fait écho à un autre cinéma populaire de cette époque en France. Le cinéma de Denys de La Patellière sans doute, ou d’autres cinéastes que là j’aime vraiment, comme Jacques Becker par exemple.

CUT : Je l’ai choisi pour le rapport à la guerre et parce qu’il y a Lino Ventura, qui était lutteur avant d’être acteur…

David Perrault : Lino Ventura on m’en parle beaucoup aussi. C’est vrai que c’est un ancien catcheur qui est venu au cinéma… Avant, le métier de cascadeur n’existait pas et on faisait appel à des catcheurs pour assurer les cascades dans les films des années 40, 50 ; et de fil en aiguille certains se sont retrouvés acteurs ou seconds rôles. De toute façon le catch et le cinéma ça a été intimement lié en France et ça, ça m’a intéressé aussi.

HOTEL DU NORD (Marcel Carné) :

Ce n’est pas mon film préféré de Marcel Carné. C’est pareil, il y a eu une sorte de malentendu autour de Marcel Carné, on disait que c’était un peu poussiéreux, blabla-blabla, je ne sais pas quoi… Je ne suis pas un fanatique d’Hôtel du Nord parce que je trouve que le film vaut surtout pour Louis Jouvet et Arletty qui sont en fait des seconds rôles, donc ça représente très peu du film. Mais pour parler de Marcel Carné, pour moi un des plus grands films français qui ait jamais été fait c’est Le Quai des brumes, qui a inspiré d’ailleurs tous les films Noirs américains et d’autres cinéastes plus célèbres comme Bergman etc. C’est un cinéma qui est complètement magique, porté par un couple magique –Gabin, Morgan. C’est un film qui traverse les époques et qui est, oui, indémodable pour moi.

GRAND CENTRAL (Rebecca Zlotowski) :

J’aime beaucoup ce que fait Rebecca, notamment dans sa manière de vouloir aussi ouvrir un peu le cinéma français, de s’attaquer à une forme de mythologie. Bon, c’est très différent de mon cinéma, très éloigné puisque là on est plus dans une veine, on va dire ”naturaliste”, mais le film va toujours vers des choses… enfin : on dépasse ça, il y a un côté justement presque mythologique avec la centrale, les sirènes qui créent une atmosphère de danger, de tension. Et Denis (NDLR : Ménochet) est génial dedans. De toute façon ce gars peut tout jouer, là il joue un ouvrier et il est extrêmement crédible. C’est un acteur qui me fascine, ce mélange de force brute et de fragilité. C’est vraiment un acteur assez unique dans le cinéma français aujourd’hui. Je pense qu’il va aller très-très loin et qu’il va beaucoup compter dans les prochaines années. Enfin je l’espère. Mais j’en suis sûr !

BLACK SWAN -et non THE WRESTLER (Darren Aronofsky) :

Non, justement pas The Wrestler par rapport à mon film, étrangement ! Oui effectivement. Black Swan je l’ai vu après avoir écrit mon film… Il y a aussi cette opposition presque manichéenne à la base : le noir contre le blanc. Le cygne noir contre le cygne blanc ; dans mon film le masque noir contre le masque blanc. Mais pour créer quelque chose de plus trouble, de plus moderne. J’adore son film, je trouve qu’il est arrivé à une sorte de point culminant de ce qu’il fait, c’est-à-dire que sans renier sa bizarrerie, sa singularité ou ses expérimentations, il est arrivé à une forme limpide et au final, qui est devenue mainstream, mais sans le vouloir. Et ça c’est super parce que finalement on tend toujours à plus de simplicité, c’est ça qui est le plus dur quand on veut faire des films un peu décalés, un peu à part : c’est rester singulier tout en s’ouvrant, sans s’enfermer. Enfin moi en tout cas ça m’obsède et je trouve que ce qu’il a réussi avec Black Swan c’est génial. Personne ne croyait au film, personne ne voulait le financer et au final il a mis tout le monde à l’amende.

ANGEL HEART (Alan Parker) :

Je l’ai vu il y a très longtemps. Ma cinéphilie elle a commencé dans les vidéoclubs, dans les rayons films fantastiques et horreur, comme beaucoup de gens de ma génération. A l’époque je trouvais ça super, mais je ne sais pas si le film a bien passé les époques parce que tous ces cinéastes très années 80 comme Alan Parker ou Adrian Lyne, ils ont fait des films très marqués et qui étaient considérés comme cultes à l’époque, aujourd’hui quand on les revoie c’est un peu difficile. Mais là, je ne peux pas trop m’exprimer, je ne l’ai pas revu. Mais bon il y a des films qui tiennent très bien la route. Adrian Lyne je pense que la totalité de sa filmographie est à jeter –je suis gentil avec lui, bon il ne m’entendra pas !-, mais il a fait un super film, L’échelle de Jacob, qui restera. Alan Parker, je ne sais pas. A l’époque j’étais très fan de The Wall aussi, mais c’est pareil je ne suis pas sûr que ça passe très bien les années. Mais j’espère me tromper. De toute façon je revois tout le temps les films, parce que je pense qu’il faut toujours les reconfronter à un regard moderne. Des films qui peuvent paraître très années 80 se bonifient aussi parce que justement ce sont des témoins de leur époque. Je pense à un film de William Friedkin qui s’appelle Police fédérale Los Angeles, je trouve qu’il est peut-être mieux aujourd’hui parce qu’il a ce côté eighties, mais dans le bon sens du terme.

TAKE SHELTER (Jeff Nichols) :

J’aime beaucoup. C’est une vision du fantastique qui m’intéresse. En fait, c’est toute la puissance du cinéma fantastique, cette espèce d’ambiguïté entre : est-ce qu’on est dans la tête de quelqu’un ou est-ce que les événements sont réellement fantastiques ? De ce point de vue-là, je trouve ça très réussi. Les films fantastiques qui m’ont touché c’est vraiment ce genre de film. Aussi bien Shining de Kubrick, qui est basé finalement sur les mêmes ressorts dramatiques, ou Rosemary’s baby où on ne sait pas vraiment si elle a enfanté le démon ou si tout ça est un pur délire psychologique. Donc oui, Take Shelter c’est très bien et je pense que Jeff Nichols est un grand cinéaste… Ses films ne m’ont pas totalement emporté en fait pour le moment, mais je pense qu’il va faire des très-très grands films prochainement. C’est un cinéaste américain qui compte aujourd’hui.

CUT : J’avais hésité entre Angel Heart et Take Shelter. Mon premier choix était Take Shelter parce qu’il y a ce glissement entre rêve et réalité comme dans votre film, mais j’avais finalement opté pour Angel Heart parce qu’il y a la même problématique, rêve/réalité, ET il y a la scène de l’œuf !…

David Perrault : Oui. C’est marrant j’y ai pensé en faisant la scène avec l’œuf, ça m’est revenu en la tournant. Dans Angel Heart la symbolique c’est que l’œuf c’est l’âme. Mais c’est intéressant parce que le personnage du Finlandais, dans mon film, mange l’œuf et il mange littéralement les personnages… Tout ce qui tourne autour de la nourriture dans mon film était assez important. Avec Denis Ménochet on travaillait beaucoup là-dessus. Comme il veut prendre la place de l’autre, quand il mange, il mange toujours salement, comme s’il voulait manger l’autre, comme s’il voulait l’engloutir.

L’HOMME AU MASQUE DE CIRE (André De Toth) :

C’est tout cet univers de série B que j’aime bien, même si je ne suis pas totalement emporté par le film. Mais c’est un film qui forcément m’a inspiré pour la séquence quasi-finale de mon film. Voilà, c’est le genre de films qui véhiculent des images hyper fortes que je voulais retrouver. Parce que mon film, ce n’est pas tant un film de genre qu’un film qui fait écho à tout une mythologie du cinéma de genre. Et André De Toth, comme William Wellman dont on parlait tout à l’heure, c’est tout un tas de mercenaires du cinéma que j’adore parce qu’avec rien ils faisaient des super films, il y avait une vraie éthique dans ce qu’ils faisaient. Et moins ils avaient de budget quasiment plus ils étaient inventifs. Enfin, surtout André De Toth, parce que William Wellman travaillait pour les studios. Mais André De Toth à l’époque il était considéré comme rien du tout. Et à ce propos, il faut lire sa biographie qui est absolument géniale, c’est à pleurer de rire parce que c’est tout sauf de la langue de bois. Le livre commence par : ”Je dédicace ce livre à mon beau-frère, un sacré fils de pute”.

Propos recueillis par Jenny Ulrich

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