[entretiens:] Ulrich Seidl

17 Nov
Ulrich Seidl

Ulrich Seidl

Invité par le festival Augenblick, le cinéaste autrichien Ulrich Seidl accompagne la diffusion de sept de ses films dans les salles d’Alsace. Seidl est le fer de lance d’un cinéma au réalisme militant, qui donne à voir des êtres en déserrance sociale, sentimentale ou sexuelle : le constat cru d’une civilisation en crise.

Cut : Le festival Augenblick vous consacre une section Hommage, qui récompense un cinéma exigeant. Pensez-vous occuper une niche dans le cinéma actuel ?

Ulrich Seidl : Sans vouloir être arrogant, il est clair que j’ai une position particulière dans le cinéma européen, mais aussi au niveau international. Cela s’explique par le langage particulier de mes films et aussi une dimension visuelle, qui est particulière et unique en son genre.

Paradoxalement, je n’ai pas cette position en France. C’est le seul pays européen où mes films ont eu des scores aussi mauvais au box-office. Je pense que c’est surtout lié à leur esthétique. Je présente une vision sans concession de la réalité, un peu crue, ce qui pose problème avec la culture française. Les Français ne sont pas habitués à cette présentation de la réalité.

Mes personnages sont tels qu’ils sont, sans être arrangés. Les corps aussi sont présentés dans leur crue réalité. Teresa, par exemple, incarnée par Margarete Tiesel, dans le film Paradis : Amour, a le premier rôle alors qu’elle est en surpoids et qu’elle n’est pas particulièrement jolie. En France, il serait inconcevable qu’une femme avec un tel physique joue le rôle principal. Ce rapport direct à la réalité et au corps n’existe pas en France.

Dog_Days

Franziska Weisz (Dog Days)

Cut : Chacun de vos films adopte une narration différente : linéaire ou elliptique. Comment choisissez-vous vos codes narratifs ?

U.S. : J’ai toujours fait des films à épisodes. Je viens du documentaire. Dans Models ou Animal Love, il y a différents personnages ou des lieux qui sont associés à un épisode. Ils reviennent sous forme d’ellipse, avec toujours une alternance de ces différents éléments. Dans Dog Days, il y a six épisodes. Dans Import Export ce sont deux épisodes qui se côtoient en parallèle. Paradis n’aurait dû être qu’un film à trois épisodes, mais finalement, cela a donné trois films. Personnellement, je ne vois pas une si grande différence dans la narration. Teresa, dans Paradis : Amour, évolue. Elle rencontre des hommes et, en fonction de ce qui se passe avec eux, change, ce qui influe sur la suite.

Mes films ont une dramaturgie qui est axée sur la description. Je fais un état des lieux d’une situation, de différentes personnes et je ne présente pas de conditions particulières. C’est vraiment la caméra filmant ce qui se produit. Ce n’est pas comme dans beaucoup de films qui proposent une histoire avec un début, un milieu et une fin. La fin n’est pas une conséquence logique de ce qui s’est déroulé.

Paul Hoffman (Import Export)

Paul Hoffman (Import Export) © Palisades Tartan

Cut : La volonté de ne pas pas apporter une explication sociale, politique ou historique, renforce-t-elle la puissance d’un constat négatif sur ces existences à la dérive ?

U.S. : Ces personnages sont en attente. Ce sont des personnes qui sont en quête de bonheur, qui ont des aspirations, des rêves. Quand quelqu’un vit dans la solitude il veut, bien entendu, de l’amour, un certain épanouissement. Certains le cherchent dans la sexualité, d’autres dans la religion, ou la reconnaissance, mais ça n’est pas une condition de base. Si le spectateur est honnête, il se retrouvera en partie dans ces films.

D’ailleurs, pourquoi mes films ont du succès ? Parce que le public est interpellé. Il réagit. Les personnes ont une prise de conscience. Ils voient plus clair dans la société, et pas seulement dans la société autrichienne, dans la société occidentale en général.

Dans le film Import Export on présente deux personnes qui sont représentatives de la situation en Europe. Elles aspirent à une situation digne, que ce soit à l’est ou à l’ouest, peu importe. Je pose aussi systématiquement des questions existentielles qui concernent l’amour, la mort. Cela touche chacun d’entre nous.

Cut : Crus et réalistes vos films ne tournent pas complètement le dos à l’esthétique, notamment avec des plans fixes, qui représentent des personnages figés, de véritables compositions.

U.S. : Dans ce genre de scènes c’est toujours un moment magique, une communion entre le public et les comédiens. A ce moment-là, ils se regardent souvent dans les yeux. C’est un moment de magie, de fascination qui laisse libre-court à l’imagination.

A voir notamment : Import Export au Star, à Strasbourg, le 19/11 (15h45), Animal Love, au Colisée, à Colmar, le 19/11 (20h15). Tous les films et toutes les séances sur http://www.festival-augenblick.fr/

F.M.

Traduction : Christine Rieth.

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