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[dvd:] Jean-Louis Comolli

28 Déc

Ed. Montparnasse

Ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, Jean-Louis Comolli est un touche-à-tout qui s’illustre en tant que scénariste, réalisateur, avec même un passage comme acteur, chez Godard et Rohmer. Pour rendre compte de son travail documentaire, les Editions Montparnasse éditent quatre de ses œuvres, portraits de groupes ou singuliers, réalisés entre 1991 et 2000.

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[dvd :] AVEC HUILLET ET STRAUB – vol.5

25 Déc

Ed. Montparnasse

Alors que quelques titres sont encore attendus dans la collection consacrée au célèbre couple de cinéma, Philippe Lafosse et Les Editions Montparnasse marquent une forme de pause avec ce cinquième volume consacré à l’œuvre de Straub et Huillet. Ce coffret dvd ne contient qu’un court métrage signé par les deux cinéastes. Le reste consiste en plusieurs documentaires, très différents dans la forme, tournés par leurs proches collaborateurs, principalement lors des tournages de leurs films.

Première déception, ce coffret est le moins « inédit » de tous : plusieurs des éléments présents ont déjà été édités en supplément de la revue Cinéma et dans le coffret Cinéastes de notre temps. Mais ne boudons pas notre plaisir, car malgré son apparente hétérogénéité, cet ensemble trace un portrait intime et souvent surprenant des Straub. La pièce maîtresse reste le film de Pedro Costa, Où gît votre sourire enfoui, où l’on retrouve les deux cinéastes devant leur table de montage, passant leur temps à vitupérer l’un contre l’autre. Au-delà de l’intrusion dans la vie privée des réalisateurs, on découvre le soin maniaque avec lequel ils choisissent leurs prises et montent leurs films.

On retrouve cette obsession du détail dans les autres documentaires présentés, qu’il s’agisse de la simple captation d’images (d’une qualité technique précaire) sur le tournage de Noir péché, où les deux réalisateurs donnent des indications très précises au comédien Howard Vernon, ou du film de Harun Farocki, réalisé pendant le tournage d’Amerika, rapports de classe, où on assiste aux répétitions des comédiens, qui doivent s’imprégner de la rythmique imposée par les Straub.

Mais le document le plus intime et le plus touchant, reste celui tourné par Philippe Lafosse, qui reprend des interventions de Jean-Marie Straub, venu présenter, après la mort de Danièle Huillet,  certains de leurs films au public. Toujours acerbe, souvent mordant, le réalisateur répond à des spectateurs qui ont bien du mal à ne pas se laisser désarçonner. A la manière de Godard, le cinéaste répond légèrement à côté des questions, joue sur les mots et envoie valser toute tentative d’analyse ou d’intellectualisation de ses films. Toujours en colère mais souvent attachant, Jean-Marie Straub trouve le moyen, au-delà des invectives, de donner quelques belles définitions de ce que devrait être le cinéma.

François-Xavier Taboni

[dvd:] MILESTONES et ICE – Robert Kramer

18 Nov

Ed. Capricci

Quatre ans après la sortie en DVD de Route One USA (ed. Montparnasse), les éditions Capricci prennent le relais pour faire redécouvrir l’œuvre de Robert Kramer en France. L’éditeur remet en lumière deux films du cinéaste américain militant, dont une grande partie de l’œuvre a été tournée en exil. Ce n’est pas le cas de Milestones et Ice, films totalement américains, présentés ici.

Réalisé à la fin des années 60, Ice décrit les USA dans un futur incertain, en guerre contre le Mexique. Un groupe de guérilleros met tout en œuvre pour combattre le régime fasciste en place. Avec des moyens très restreints, Kramer, qui tient également le rôle principal, signe un thriller très théorique, annonçant d’une certaine façon le travail de Jacques Rivette sur Out 1. Il faut bien convenir que si l’idée d’une guérilla urbaine filmée presque clandestinement a de quoi séduire, le résultat, très aride, demande beaucoup à son spectateur et le film vaut plus comme document historique et cinématographique que pour la façon dont Kramer envisage le cinéma de genre.

Milestones, qui joue également la carte de la pauvreté et d’une certaine forme de réalisme, est beaucoup plus ambigu et plus intéressant. Présenté, dans sa forme, comme un documentaire fleuve sur un groupe de personnages qu’on suit alternativement, le film emprunte régulièrement les chemins de la fiction… De façon brutale et inattendue. Les six séquences entremêlées accompagnent une cinquantaine de personnages, qui sont autant de facettes d’une Amérique jeune, contestataire, marginale, qui cherche à comprendre sa place, individuelle ou collective, dans la société après la guerre du Vietnam.

En brouillant la frontière entre documentaire et fiction et en donnant le temps à ses sujets (personnages ?) d’exister, Robert Kramer dépasse la simple observation sociologique pour signer une fresque aux accents romanesques, qui annonce, près de quinze ans avant, son grand succès public et critique : Route One USA.

François-Xavier Taboni

Autour de… La Stratégie du choc – Michael Winterbottom, Mat Whitecross

30 Sep

«La Stratégie du choc», de Michael Winterbottom et Mat Whitecross – Editions Montparnasse, sortie DVD le 7 septembre

« Seule la concentration des richesses permet de créer de nouvelles richesses ». Ce crédo du capitalisme, Fernandel l’avait bien compris en 1959 dans Ali Baba et les Quarante Voleurs. Nanti du trésor des bandits, Ali Baba donne un immense banquet dont même les plus pauvres profitent. Puis, dans un élan de générosité, il distribue le trésor. Chacun rentre chez soi avec sa part : un sou en poche… et toujours pauvre. L’égalité triomphe, mais la fête est finie. Comment un film de pur divertissement a-t-il été capable de contenir, même sous une forme triviale, un tel enseignement ? A l’inverse, dans La Stratégie du choc, comment Naomi Klein peut-elle aujourd’hui atteindre un tel degré d’incompréhension du monde qui l’entoure, après « quatre années » d’un travail journalistique acharné et « rigoureux » (selon le dossier de presse) ?

Journaliste canadienne, militante altermondialiste bien connue, Naomi Klein ne semble paradoxalement pas avoir d’animosité envers l’idée capitaliste elle-même. Elle ne dit rien, par exemple, contre le capitalisme industriel, et concentre toutes ses attaques contre le capitalisme financier qui commença à le supplanter après 1945, à la faveur de la mondialisation. En 2000, dans No Logo, elle dénonçait déjà l’invasion de l’espace public par les marques. Croyant découvrir le phénomène, elle remettait alors en cause la relégation de la production au profit du marketing dans l’économie mondialisée. En 2007, elle publiait La Stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre, adapté au cinéma deux ans plus tard par Michael Winterbottom et Mat Whitecross. Dans la lignée de documentaires comme We Feed the World ou J’ai très mal au travail, les Editions Montparnasse étoffent ainsi leur collection Engagée en éditant aujourd’hui le film en DVD. Son postulat fondamental est assez simple : les politiques capitalistes sont tellement nocives et impopulaires que les gouvernements qui veulent les appliquer sont obligés de recourir à des « chocs », psychologiques ou physiques, destinés à forcer l’opinion à s’y soumettre. Fort de cette conviction, le film, comme le livre, se propose donc de revisiter un à un les grands moments de l’histoire depuis la prise de pouvoir par Pinochet au Chili en 1973 jusqu’à l’élection de Barack Obama, qui eut lieu pendant le montage. Tout au long du film, les images d’archives puisées çà et là par Winterbottom alternent avec des séquences de Naomi Klein en conférence. En ligne de mire : l’économiste Milton Friedman, l’un des pères de ce qu’on a coutume d’appeler le néolibéralisme.

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VF, le monde du doublage

24 Mai

Roger Carel et Brigitte Lecordier : Benny Hill et Son Gokû dans la même pièce ; la tension est omniprésente.

Bruce Willis, Tom Cruise, Arnold Schwarzenegger, Sylvester Stallone, Whoopi Goldberg, Tom Hanks, Johnny Depp, Julia Roberts, Jim Carrey, Harrison Ford sont des noms que l’on entend assez souvent, imitez une réplique de Die Hard ou Rocky, on l’attribuera souvent, avec son intonation et avec nostalgie, à l’acteur américain. Si on est un adepte pur et dur de la version originale, ce n’est pas étonnant, mais dans l’autre cas, on oublie souvent quelqu’un : le doubleur. « Yipikaye ! Pauvre con ! », « Tu aimes les omelettes ? Tiens, je te casse les œufs » ou autres « Ssssssplendide ! » ont contribué au succès des films auxquels ces répliques appartiennent.

Et les noms de Patrick Poivey, Daniel Bereta, Alain Dorval, Maik Darah, Jean-Philippe Puymartin, Bruno Choel, Céline Monsarrat, Emmanuel Curtil, Richard Darbois sont des noms qui, à part chez certains cinéphiles avertis et malgré leur voix grandement populaire, n’évoquent pas grand-chose pour un grand nombre de spectateurs français. Et c’est entre autres avec ce regret qu’un certain Julien Leloup s’est décidé qu’il fallait essayer de s’intéresser un peu plus à leur travail souvent oublié et sous-estimé. Il réalise alors de manière indépendante un documentaire très simplement titré VF, le monde du doublage dans lequel les visages des voix sont dévoilés et discutent du travail que représente le doublage d’un film.

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[dvd] : Intégrale Nicolas Philibert

22 Déc

Les éditions Montparnasse éditent en coffret l’intégrale du documentariste Nicolas Philibert, rendu célèbre grâce au succès d’Etre et avoir. Quatorze oeuvres en neuf dvd font le tour d’une vie de création.

Bien souvent, les documentaires tournés pour un passage télé, même s’ils peuvent espérer une sortie cinéma, sont formatés, enfermés dans un cahier des charges inconscient (on l’espère inconscient), qui intègre les coupures pubs, ne permet aucune audace sur la réalisation, porte un commentaire qui double simplement ce que l’on voit à l’image. Fréquemment, le documentaire sacrifie à l’idée un peu simpliste que pour montrer il faut divertir, caresser le spectateur dans le sens du poil, surtout ne pas l’effrayer par des approches originales.

François Dalle, patron de L'Oréal en 1978 (La Voix de son maître)

Dès ses premières réalisations (La Voix de son maître (1978)), Nicolas Philibert pense qu’il faut dédier la forme au fond. Le spectateur doit être en mesure de remplir un devoir critique. La Voix de son maître, sans commentaires, donne la parole a des grands patrons de l’époque (Michel Barba (Richier), Jean-Claude Boussac (Boussac), Guy Brana (Thomson-Brandt), François Dalle (L’Oréal), Bernard Darty (Darty), Jacques de Fouchier (Paribas), Alain Gomez (Saint-Gobain Emballages), Francine Gomez (Waterman), Daniel Lebard (Comptoir Lyon Alemand Louyot), Jacques Lemonnier (IBM-France), Raymond Lévy (Elf Aquitaine), Gilbert Trigano (Club Méditerranée). Chacun est filmé caméra sur pied, dans son bureau, son entreprise, des appartements privés. Les plans sont longs, laissent la parole s’exprimer, donnent une place aux silences, ici très révélateurs. On reconnaît là ce qui sera une constante chez Philibert : privilégier un montage qui définit un espace et une temporalité à part où quelque chose s’exprime. Ce sera très nettement le cas pour La Ville Louvre (1990), Un animal, des animaux (1994), Nénette (2009) (un moyen métrage ici proposé en avant-première avant une sortie courant 2010).

Le Pays des sourds (1993)

D’autres oeuvres du documentariste ont une dimension supplémentaire, peut-être moins descriptive, au contact d’un sujet plus difficile à rationaliser. C’est le cas du Pays des sourds (1993), qui montre par touches la vie et les réflexions de malentendants, enfants ou adultes. Le cas aussi du très beau documentaire La Moindre des choses, qui suit, dans un hôpital psychiatrique, des personnes investies dans un projet de représentation théâtrale. L’entretien avec Jean Oury, le directeur de la clinique de La Borde est tout à fait éclairant. Le thérapeute explique à quoi il veut aboutir en privilégiant une structure ouverte, en favorisant la vie des patients en communauté, avec un personnel disponible : permettre tous simplement des rapports humains. Et dans ce film de Philibert, il se passe quelque chose, une sorte de feed-back que le tournage a permis. L’équipe a été intégrée à cet univers, et a elle aussi fabriqué de l’« entour » (comme le dit Jean Oury), introduit une discontinuité. On retrouve cela dans Etre et avoir, qui suit la vie d’une classe transversale de province.

Enfin, il y a dans la filmographie de Nicolas Philibert des titres plus descriptifs, plus édifiants, notamment ceux consacrés au monde du sport (Trilogie pour un seul homme sur un exploit sportif de l’alpiniste Christophe Profit (1987), Vas-y Lapébie (1988), sur un ancien cycliste vainqueur du Tour de France en 1937).

L'équipe du film de René Allio (Moi, Pierre Rivière...)

De toute l’intégrale Retour en  Normandie (2006) est sans doute le documentaire le plus personnel de Philibert. Le réalisateur revient sur les lieux de tournage d’un film de René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur et mon frère… (1975). Philibert était assistant réalisateur pour Allio. Trente ans plus tard, il retrouve les lieux, les acteurs, mais au fil des discussions emprunte également des routes parallèles qui l’emmènent parfois très loin de son sujet. Toujours cette volonté très enrichissante d’être hors cadre.

Il est curieux de constater que le seul documentaire de tout le coffret qui ne fonctionne pas, qui laisse le spectateur de marbre, sans l’émouvoir (dans le sens de créer du mouvement) et sans susciter de réflexion profonde soit celui consacré aux élèves du Théâtre National de Strasbourg (Qui sait ? (1998)). On reste extérieur au travail des jeunes comédiens qui imaginent un spectacle. Rien ne semble spontané, tout semble au mieux retenu, au pire artificiel. Un non professionnel qui se sait filmé sera peut-être obtus, gêné, fermé, mais généralement sincère, même dans son replis. Ici, on attend vainement qu’il se passe quelque chose, tout simplement sur le plan de la relation. La limite de la démarche de Nicolas Philibert est peut-être là. Il faut que les sujets filmés oublient qu’ils le sont. Et l’échec ne tient pas forcément à la condition d’acteurs. Maurice Baquet, que l’on voit dans Le Come-back de Baquet (1988), revient en toute authenticité sur son exploit sportif alpin : en 1956, l’acteur avait ouvert une voie inédite pour l’ascension de l’Aiguille du Midi.

Les documentaires de Nicolas Philibert ne sont pas des oeuvres fermées, qui communiquent simplement de l’information. C’est un travail d’auteur, dont le sens ne s’épuise pas par ses diffusions.

Le coffret contient également plusieurs courts, des interviews et des séquences «Autour du film» (expression judicieusement choisies plutôt que le sempiternel « bonus » qui nous ferait croire qu’on en a simplement plus au kilo). Un livret donne la parole au critique Jacques Mandelbaum et à Nicolas Philibert avant de détailler les neuf dvd. Un beau cadeau de Noël, ou de début d’année, ou d’anniversaire de janvier février, mars,…

Franck Mannoni

[dvd :] LA CHINE – Michelangelo Antonioni

12 Avr

Chungkuo

La Chine, Chung Kuo – Michelangelo Antonioni / Carlotta Films

En 1972, Michelangelo Antonioni est invité par le gouvernement chinois à réaliser un documentaire sur la «Chine nouvelle» au lendemain de la Révolution culturelle. Antonioni n’est pas le premier intellectuel occidental à répondre à une telle invitation par un gouvernement totalitaire communiste. L’URSS de Staline fut coutumière du fait, notamment lors des procès de Moscou, faisant venir des cargaisons entières de sympathisants occidentaux – «idiots utiles» qui «goberont tout» selon les propres mots de Staline -, chargés ensuite de dresser un tableau idyllique du régime à destination de leurs compatriotes. La Chine de Mao exploita également ce creuset inépuisable de militants, parfois sans même se donner la peine de les prier. A la même époque qu’Antonioni, un autre cinéaste occidental, le Néerlandais Joris Ivens, tournait ainsi en Chine ce qui devait devenir son documentaire fleuve Comment Yukong déplaça les montagnes. L’originalité d’Antonioni réside peut-être dans sa propre position par rapport au totalitarisme. Sympathisant marxiste, sans plus, il n’a jamais été maoïste et ignorait tout de la Chine avant d’y poser sa caméra.

C’est peut-être ce qui explique les choix artistiques qui caractérisent La Chine, Chung Kuo et lui confèrent sa singularité. Antonioni pose sur la Chine un regard étranger, presque candide. Il filme tout ce qu’il peut et recourt le moins possible à la post-production. Les longs plans in extenso, à peine retouchés au montage, la bande-son brute, sans accompagnement d’une BO démonstrative, l’économie d’explications, la voix-off utilisée avec parcimonie laissent le spectateur seul face aux images et aux bruits ambiants. Car le choix, sans doute délibéré, de ne sous-titrer ni les paroles, ni les inscriptions en chinois met le spectateur occidental dans la position exacte qui fut celle du cinéaste au moment du tournage : celle d’ un étranger qui débarque en pays inconnu sans en connaître la langue. Il en résulte une impression d’authenticité absolue, la conviction que tout ce que nous voyons est vrai, que rien n’a été trafiqué. Comme l’affirme son ami Carlo di Carlo dans le premier bonus du DVD, Antonioni était persuadé qu’en filmant la rue «dans les conditions du direct», il pourrait montrer la réalité et échapper ainsi au carcan rigide que lui imposait son escorte… même s’il n’ignorait pas qu’il ne filmait que ce que les autorités chinoises voulaient bien lui montrer.

Le procédé a toutefois ses limites. Si l’impression d’authenticité est bien réelle, si l’œuvre se démarque effectivement des images classiques de propagande chinoises – grands rassemblements populaires, démonstrations du puissance -, elle se situe également très loin du brûlot subversif, de la critique cachée qui aurait expliqué son interdiction en Chine par ceux-là mêmes qui l’avaient commandée. Les rares plans volés, tournés en caméra cachée, ne doivent tromper personne : ils ne dévoilent rien d’un quelconque secret que le régime aurait voulu dissimuler. En réalité, en procédant ainsi, Antonioni ne parvient pas à aller beaucoup plus loin que les clichés traditionnels : l’usage de l’acupuncture, la pratique du chi kong dans les parcs, les acrobates du cirque, les paysans des rizières, la Grande Muraille, la Cité interdite… Bien sûr, le spectateur occidental averti se doute que les grandes affiches omniprésentes renvoient à une propagande maoïste violente, que les enfants qui marchent au pas ne chantent pas des comptines mais des chants guerriers à la gloire du Grand Timonier. Mais le simple fait de ne pas saisir ce qu’il lit et ce qu’il entend lui interdit de comprendre véritablement la violence sous-jacente de ce qu’il voit. Au contraire, une certaine sérénité transparaît dans le film. Elle renvoie l’impression paradoxale d’un pays paisible alors que la Chine sortait à peine de sa meurtrière Révolution culturelle. La durée excessive du film laissait espérer une exploration en profondeur : Antonioni est resté en surface, bloqué sur le seuil des apparences.

Certes, Antonioni ne donne pas une image avantageuse de la Chine. C’est en toute liberté qu’il montre les usines vétustes et l’extrême pauvreté des zones rurales, tout le contraire des films de propagande chinois. Mais ce faisant, il donne une image rassurante et inoffensive du régime, non seulement à l’égard de sa propre population, qui semble heureuse de la simplicité de son mode de vie, mais aussi à l’égard de l’étranger. Exactement ce que la Chine pouvait attendre de lui au moment où elle entrait de plain-pied dans sa phase d’ouverture à l’Occident et de normalisation de ses rapports avec les Etats-Unis (la rencontre historique entre Nixon et Mao date de février 1972).

Le caractère «subversif» du film est illusoire. Ce n’est donc pas lui qui peut expliquer la violente réaction de rejet que le long métrage suscita en Chine à partir de 1974. Comme le souligne le journaliste Pierre Haski dans le second bonus, cette remise en cause s’inscrit dans le cadre des luttes de faction internes au PC chinois, entre partisans de la normalisation et révolutionnaires radicaux. Ce sont ces derniers qui s’en prirent si violemment au film, non les amis de Mao. Et il ne faut pas en chercher la raison dans le contenu du film. Quel que ce contenu ait pu être – imprégné de propagande «impérialiste» ou au contraire respectueux des canons de «l’art socialiste» – il suffisait de distiller le soupçon d’anticommunisme pour le discréditer. D’ailleurs, les millions de Chinois qui le fustigèrent à l’époque ne pouvaient pas avoir vu le film puisqu’il n’a été distribué en Chine qu’en 2004. C’est précisément de la contagion d’un tel soupçon que les grandes dictatures totalitaires tirent toute leur puissance. La brutalité du régime y bénéficie toujours du soutien violent de millions d’individus, non parce qu’ils adhèrent de plein gré à son idéologie, mais parce que la menace de violence à leur égard les pousse à se montrer plus violents encore vis-à-vis des autres.

Pour autant, ce n’est pas une raison pour bouder cette œuvre singulière d’Antonioni. Près de quarante ans après La Chine, Chung Kuo fait figure de document historique. Si les images qu’il propose sont aujourd’hui uniques et inestimables, ce n’est pas seulement par la seule vertu de leur ancienneté, mais parce que dans un contexte de course effrénée au progrès, comme la Chine en connaît justement un depuis trente ans, le neuf annihile à tel point le vieux, les paysages sont à tel point remodelés que ces images représentent peut-être le dernier témoignage d’une époque à jamais révolue, dont rien ou presque n’a subsisté.

Sylvain Mazars

 

Egalement disponible sur Cinéthiques.

[dvd :] VALSE AVEC BACHIR – Ari Folman

6 Mar
bachir
Éd. Montparnasse

Récompensé fin février par le César 2009 du meilleur film étranger, Valse avec Bachir est disponible depuis le 4 mars en DVD et Blu-ray : une sortie bien à propos pour ceux qui ont manqué le rendez-vous avec cette œuvre atypique lors de son exploitation en salle -même si Valse avec Bachir, en vrai film de cinéma, rend mieux sur grand écran. Cela dit, l’avantage de la vidéo est que ce que l’on perd éventuellement en expériences sensorielles, impressions cauchemardesques et fascination, on le gagne indéniablement en compréhension.

Dans Valse avec Bachir, le réalisateur Ari Folman cherche à exhumer de sa mémoire sa participation à la guerre du Liban dans les années 80. Des images surgissent, les grandes lignes sont en place, mais il y a des trous, alors Ari dans le film questionne d’anciens camarades de combat, confronte leurs souvenirs fugaces. Et c’est là que la forme du documentaire-dessin animé prend tout son sens car elle offre la possibilité de matérialiser sous nos yeux leurs rêves, leurs expériences traumatisantes et/ou absurdes, et cela en quelque sorte « de l’intérieur ». C’est capital car un des niveaux de lecture du film concerne le rapport entre la mémoire individuelle et la mémoire dite objective, historique. Le résultat d’une telle quête n’est obligatoirement pas linéaire. On ne saisit que petit à petit l’enchaînement des faits qui mèneront aux massacres des camps de Sabra et Chatila où des centaines de Palestiniens sont assassinés par les phalangistes chrétiens Libanais suite au meurtre de leur président, Bachir Gemayel. Les massacres ont lieu alors que les militaires Israéliens encerclent les camps, et c’est le souvenir d’autres camps qui surgit… Fragmentation, complexité… Voilà un film qui gagne à être revu, requestionné. Mais dont la fin reste, en ce qui me concerne, toujours aussi discutable.

Cette fin, Ari Folman dans l’un des suppléments du DVD, l’affirme pourtant nécessaire au recentrage du film (et je continue donc à me demander si c’est au spectateur ou à son film qu’il n’a pas fait confiance). Dans le même supplément, celui où il porte une chemise noire, il revient sur la genèse du projet, le manque d’imagination des financeurs, le pourquoi des différents styles visuels… Tout ça est aussi précis qu’intéressant, d’une grande clarté. Le reste des bonus est d’intérêt variable : deux autres interview d’Ari Folman (l’une où il est en chemise bleue au festival de Cannes, l’autre où il porte une chemise rose à la première présentation de Valse avec Bachir en Israël) apportent quelques informations complémentaires, mais il s’en dégage tout de même une impression de redite. Il y a également 2 minutes d’un reportage télé, daté du 18 septembre 1982, des images de corps suppliciés, décomposés dans les camps de Sabra et Chatila, sans autre commentaire ou mise en abîme… Ça a un côté voyeuriste plutôt déplaisant (ou disons que ça rejoint mes réserves sur la fin du film). Heureusement, un dernier supplément roboratif vient rééquilibrer la balance, il s’agit de La tragédie libanaise, un entretien d’une dizaine de minutes avec le politologue Joseph Bahout, orateur au ton très vivant, scrupuleux et pertinent.

Bref, un film passionnant, très bien transféré en DVD, proposé en version originale ou dans une version française pour une fois correcte (plus démonstrative que l’hypnotique VO, mais plus explicite aussi semble-t-il), présenté dans un « digipack » (c’est le nom de l’emballage, je crois) effectivement séduisant, avec en plus quelques planches de la BD Valse avec Bachir parue aux éditions Casterman : sur le fond, comme sur la forme, c’est globalement plus que convaincant !

Jenny Ulrich