Le Septième continent – Michael Haneke

10 Nov

Une rétrospective Michael Haneke aura lieu à Strasbourg du 12 novembre au 8 décembre. Elle programmera l’ensemble de ses films de cinéma (au cinéma Star), mais aussi ses films télévisés (à l’ISIS et à la cité de la musique) très peu connus en France. Un colloque se déroulera du 12 jusqu’au 14 novembre. Haneke, lui-même, nous fera cadeau de sa présence pour donner une « leçon de cinéma » au cinéma Star Saint-Exupéry le 19 novembre à 19h45, qui sera suivie de la projection du Septième continent à 22h. A cette occasion, l’envie pressante de revenir sur cette œuvre s’est présentée.

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Le Septième continent suit une famille : les parents, Georg et Anna, et leur fille, Eva. Une famille qui semble avoir ce qu’il faut pour être heureuse : une maison, tout l’équipement désirable et les travaux permettant de financer un confort et l’éducation de la petite Eva. Cette famille se trouve dans une situation sociale plus que suffisante. Mais quelque chose va déclencher le violent désir de se libérer de tout ça. Georg et Anna décident de préparer leur départ avec leur fille.

Premier volet de la trilogie de la glaciation émotionnelle (qui sera complétée par Benny’s Video et 71 fragments d’une chronologie du hasard), le sujet du Septième continent ressemble à un fait divers lu dans les journaux. C’est d’ailleurs en entendant parler de ce genre d’histoires que Michael Haneke, en 1988, décide d’écrire un scénario observant ce qui pourrait être le moteur d’un suicide familiale. Haneke, travaillant pour la télévision autrichienne, est plutôt content de son scénario. Mais pas la télévision. C’est alors qu’il décide de réaliser son premier film de cinéma.

Le film démarre par des plans statiques montrant les gestes quotidiens de la famille (mettre ses pantoufles, ouvrir la porte de sa chambre puis la refermer, réveiller la petite et ouvrir les volets de sa chambre, etc.) sans jamais montrer ses différents visages, comme pour accentuer sa dépersonnalisation. Le reste du film est fait de ces plans statiques, des fragments de la vie quotidienne de cette famille, de quelques moments clés qui pourraient supposer son autodestruction.

Haneke a choisi de suivre cette famille sur trois années, ou plutôt sur une journée de chacune de ces trois années pour montrer l’aspect répétitif d’une vie creuse conditionnée par la « mégamachine sociale » comme dirait André Gorz. Mais Michael Haneke se garde de donner une réponse toute faite ; il ne jette la pierre ni à la famille, ni au travail ou à un intrus. Cette autodestruction est-elle due à la vanité de la vie conformiste ? Est-ce le résultat d’une vie sans but ? Est-ce simplement de la folie ? Le Septième continent ne répond à aucune question, au contraire, il en engendre encore plus. Non seulement des questions sur la situation de la famille filmée, mais aussi sur notre propre condition. Il est difficile (voire hypocrite) de ne jamais se sentir viser par le regard critique de Michael Haneke tant il arrive brillamment à capturer les moments, les gestes et les regards qui montrent avec justesse notre mécanisme, notre soumission à une société désincarnée, la facilité de cette dernière pour effacer notre courage à exprimer nos vraies émotions et l’absence de réelle communication qu’elle peut créer au sein même d’une famille (je ne parle pas d’une discussion à la con autour de la qualité du repas de la cantine, mais d’un partage de réflexions autour des vrais problèmes de chacun). C’est donc dès son premier volet que Michael Haneke justifie remarquablement le titre de sa trilogie : La glaciation émotionnelle. Et cette absence de réponse n’est autre qu’une critique envoyée à l’information, qui elle, suppose pouvoir tout expliquer même les gestes les plus complexes, comme pour tenter de rassurer l’auditeur ou le lecteur et lui faire croire qu’il n’est pas du tout concerné par le problème abordé.

Une vision de l’humanité assez pessimiste règne dans Le Septième continent, ainsi que dans le reste de la filmographie de Michael Haneke. Un réalisateur lambda aurait essayé de nous toucher en nous livrant des séquences de bons sentiments pour nous émouvoir lors de la tragique séquence finale, mais ici, Haneke ne nous pousse jamais à apprécier les humains qu’il montre. Cette méthode est d’ailleurs réutilisée dans Funny Games où Haneke nous présente une famille issue d’un milieu aisé se faisant séquestrée et menacée par deux jeunes psychopathes sortant de nulle part. Rien ne nous pousse dans Funny Games à apprécier les « innocents » et donc à espérer qu’ils s’en sortent vivants, seule notre morale se met à travailler. C’est justement là, le grand point fort du réalisateur autrichien : offrir un cinéma d’une réalisation qui semble neutre et demeure pourtant très physique. Rien ne nous pousse à souhaiter une vie meilleure à la famille du Septième continent, seulement nous parvenons à être touchés par ce désir de libération qui ne nous semble pas tant méconnu. Haneke enfonce encore plus le clou en filmant la famille se débarrassant de tous les artifices qui faisaient parti de leur vie, en cassant tous les objets de leur maison ou encore en balançant tout leur argent dans les toilettes : rien de tout ça n’est montré comme une libération, la famille elle-même ne semble pas plus soulagée, et pourtant ils réalisent ce qu’ils désirent. C’est la raison pour laquelle Le Septième continent est un grand film tragique car il montre non seulement une famille se désintéressant totalement de la vie, mais en plus il montre une quête vers une libération qui demeure impossible. La mort pourrait être une libération, mais ne l’est pas. Rien que pour nous faire comprendre ceci, Michael Haneke ne vole pas sa réputation de cinéaste pessimiste, mais parvient avec son ton froid à dévoiler une sensibilité singulière. Son premier film fait l’effet d’un coup de massue qui a l’opportunité de faire réveiller et dont la phrase la plus violente (qui fait partie de la lettre d’adieu du père de famille) risque d’être gravée longuement dans notre inconscient : « Je crois qu’avec en mémoire une vie comme celle que nous avons menée, il est facile d’accepter l’idée d’une fin. »

Comme dit plus haut, la réalisation du Septième continent se constitue essentiellement de plans statiques, ou plutôt de « fragments ». Ce procédé peut faire reculer certains spectateurs impatients (qui jamais ne seront satisfaits), et Haneke n’est pas un rêveur, chaque séquence a un sens quant au propos du film, mais il ne cherche jamais à modifier (au-delà de ses coupures) la forme de la vie : un film pas très spectaculaire. La musique, comme la télévision, a l’effet d’un opium et n’est utilisée que si elle figure dans la scène. Haneke préfère montrer les faits plutôt que de les expliquer. Le dit « père fouettard » du cinéma autrichien témoigne d’un désir de livrer un cinéma  très proche de la contreculture, libéré de certains artifices, qui ne tend jamais la main à ceux qui s’attendent à du « divertissement », mais plutôt à ceux – au risque de paraître prétentieux – qui veulent réfléchir sur un problème de notre société et sur notre perception du cinéma. La démarche peut être parfois discutable, mais le résultat est d’une grande puissance.

Rock Brenner

Ce site donnera toutes les informations sur les rencontres et les rétrospectives sur Strasbourg autour de Michael Haneke :

http://www.retrospectivehaneke.unistra.fr/

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4 Réponses to “Le Septième continent – Michael Haneke”

  1. JYF jeudi 23 février 2012 à 130128 #

    « Les travails » ?…

  2. CUT jeudi 23 février 2012 à 160444 #

    C’était une tentative de révolution grammaticale. Avortée.
    Et sinon, vous aimez bien notre travaux ?

  3. rock brenner lundi 5 mars 2012 à 150338 #

    Eh merde… Bien sûr, je remarque ce crime un an et demi après l’avoir commis.

  4. rock brenner lundi 5 mars 2012 à 150341 #

    Euh… deux ans et demi.

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