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[mémoire :] Christian Ghazi – Le visage est un territoire

30 Jan
Article paru dans CUT n°3, saison 2013/2014

Article paru dans CUT n°3, saison 2013/2014 (cliquer pour agrandir)

Le 13 décembre dernier, Christian Ghazi, cinéaste libanais et homme hors-les-frontières, décidait de s’en aller. Parce que ce genre de type, qui fume comme on boit, n’attend pas qu’on vienne le cueillir. Ou alors sa femme a eu raison de lui, et c’était le coup de canne de trop.

Pour se souvenir, voici le portrait qu’on lui consacrait dans le dernier numéro de la revue CUT. Dans le café où il avait ses habitudes, dans le quartier de Hamra (Beyrouth), on se souvient de ne pas s’être parlé sur cette musique… Puis le regard, les regards.

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Le site Mediapart a signé un texte hommage au monsieur, deux jours après sa mort. Vous pouvez le lire ici.

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[agitation :] Intégrale cinéma restaurée – Pierre Etaix

19 Juil
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Ed. Capricci

A l’occasion de l’édition d’un coffret cinq dvd, qui contient l’intégrale restaurée des œuvres de Pierre Etaix, les Editions Capricci, avec la Fondation Groupama Gan pour le Cinéma et la Fondation Technicolor pour le Patrimoine du Cinéma, éditent ce livre portrait, bilingue anglais, piloté par Gilles Duval et Séverine Wemaere, sur l’un des cinéastes les plus atypiques du cinéma français. Illustrateur, réalisateur, acteur, scénariste, artiste de cirque : Pierre Etaix a érigé la création en mode de vie.

En seulement cinq films et trois courts métrages, il a été récompensé, notamment, du Prix Louis Delluc pour Le Soupirant (1963) et de l’Oscar du Meilleur Court Métrage pour Heureux Anniversaire (1963). Collaborateur de Jacques Tati sur le tournage de Mon Oncle (1958), il s’est aussi produit en one-man show à L’Olympia, à Bobino, passant par ailleurs en première partie d’un concert de Johnny Hallyday. En 1958, il illustre Les Vacances de Monsieur Hulot, roman écrit par Jean-Claude Carrière, ainsi que Mon Oncle, toujours écrit par Carrière, tout en travaillant comme clown Auguste. Un rôle qu’il tient d’ailleurs dans The Day the Clown Cried (1972) de Jerry Lewis, son grand ami. Menant comme à son habitude plusieurs projets à la fois, il fonde en 1973 l’Ecole nationale du cirque. En 1985, il apparaît dans Max mon amour, du cinéaste japonais Nagisa Oshima. En 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, il participe au tournage du premier film de fiction en format Omnimax.

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[portrait :] Rojas et la banalité du mal

25 Juin
Bogosse++

Bogosse++

Ce jeune réalisateur est né en Espagne et a grandit à Los Angeles. Diplômé de l’Art Center College of Design de Pasadena, AG Rojas a été récemment le coproducteur d’une série de documentaires urbains assez originaux. Mais c’est l’œuvre purement artistique du réalisateur qui nous intéressera ici. Ses courts et ses vidéoclips.

AG Rojas semble happé par les bas-fonds urbains dans leur quotidienneté. Ce type d’univers est assez rependu certes, mais l’une des particularités du réalisateur est qu’il ajoute dans ses décors des éléments fantastiques, étranges, voire horrifiques qui, a priori, n’ont rien à faire là.

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Du Luc Moullet dans le texte

2 Juin
Moullet

Luc Moullet — photographié par Stéphane Louis (Arthénon)

De l’ambition au rêve, il n’y a parfois qu’un pas. Mais le franchir est souvent impossible. Alors on reste à quai, un peu coi. Luc Moullet est un critique-cinéaste (l’inverse est valable) dont on peut aussi dire qu’il est : le roi du contre-pied, iconoclaste, franc-tireur, burlesque, à contre-temps, dandy, malin, hors normes, mutique et bavard. En disant cela, on ne dit rien. Avoir l’ambition de définir Luc Moullet est louable, mais impossible. D’ailleurs, Luc Moullet lui-même n’en est pas vraiment capable, et ça ne le gêne pas. « Je ne cherche pas trop à me définir car ça me limiterait. Le fait d’aborder tous les genres témoigne de mon intérêt à me montrer aux autres comme infini, ou indéfini… Je suis un cinéaste dont les films font ou cherchent à faire rire.» Voici un verbatim en guise de tentative d’exploration (entretien réalisé en mai 2007).

LE CINEMA COMME UNE ÉVIDENCE
« Mon intérêt pour le cinéma a toujours été une évidence. C’est le numéro de l’Ecran Français sur le cinquantenaire du Cinéma, en 1945, qui a été déclencheur. J’étais intéressé de savoir à partir des photos de cette revue comment les acteurs pouvaient se retrouver dans ces positions-là. Alors je suis allé voir les films. Je ne me suis jamais posé la question de l’envie de faire du cinéma mais plutôt celle de pouvoir encore en faire. Bon, j’ai eu une période un peu dépressive il y a trois ans suite à un accident, mais là je n’avais plus envie de rien du tout, pas seulement du cinéma. Mais c’était exceptionnel. »

LA POLITIQUE DE L’ÉCONOMIE
« Mon cinéma répond à une logique économique : c’est plus facile, car j’ai besoin de moins de sous. Je suis un réalisateur de basse extraction : mon père était VRP, mon grand-père facteur et mon arrière grand-père avait quelques moutons. Je vis dans un cadre économique assez réduit. Je reprends à mon compte la parole de Renoir : « J’ai commencé par dépenser de l’argent pour faire mes films et après on m’a donné de l’argent pour faire des films. » »

DE CAUSE À EFFETS
« Je suis d’origine berbère. Ma famille a quitté la région au 8e siècle. On fait partie des hordes de refoulés de la bataille de Poitiers en 732. Je ne sais pas si j’y suis berbère de Kabylie ou d’ailleurs. Mais j’y ai apparemment laissé des choses parce qu’il y a un chien kabyle qui m’a mordu en août 1974. Donc j’ai eu la maladie habituelle qui sévit en pareil lieu puisque j’ai eu un microbe qui m’a bouffé la rate. Donc j’ai perdu ma rate ce qui est un avantage car je peux maintenant courir comme un dératé. »

JLG PAR LUC MOULLET
« J’ai connu Godard en 1957. J’ai écrit un premier article un peu ambitieux sur Godard qui après l’avoir lu a dit à son producteur de me faire tourner un film. Il m’a mis le pied à l’étrier en quelque sorte. J’ai écrit pas mal d’articles sur Godard et encore récemment sur Puissance de la parole, un court-métrage, que j’ai tendance à considérer comme le plus grand film de tous les temps. Aujourd’hui il raconte plus une façon de vivre globale plutôt que de s’attacher au récit plus traditionnel d’un film. »

LES CAHIERS DU CINÉMA
« Je suis arrivé aux Cahiers à 18 ans, en 1955, et j’y suis resté jusqu’en 1968-69 au moment de leur période maoïste. Depuis, j’ai des contributions intermittentes. Je suis devenu critique car c’était plus facile que devenir metteur en scène. Je préfère faire des films mais je suis plus intéressant en tant que critique. Truffaut avait la première place internationale de la critique mais quelque soit sa qualité de metteur en scène, qui est considérable, il n’est pas le meilleur réalisateur de tous les temps. Ecrire aux Cahiers c’était presque un chèque en blanc pour réaliser un film. »

FACE À LA CRITIQUE
« Pour Brigitte et Brigitte une revue espagnole a écrit : Le film le plus débile et le plus pauvre intellectuellement de l’histoire du cinéma. C’est amusant. Maintenant, j’ai des meilleures critiques, je fais partie du paysage. Pour Anatomie d’un rapport, il y a eu des réactions très violentes à l’égard du film, des gens voulaient que le film soit classé X. Genèse d’un repas est mon seul film qui a fait l’unanimité. »

QUELQUE CHOSE DE LA CINÉPHILIE
« Je me suis fait à l’idée de ne pas avoir beaucoup de spectateurs. Tant que ça ne m’empêche pas d’avoir du succès. Genèse d’un repas a coûté 290 000 francs et en a rapporté un plus d’un million…Soit près de quatre fois plus que son coût. Par exemple, Jeanne d’Arc (de Luc Besson) a fait plus de 3 millions d’entrées. Mais comme il a coûté 35 millions d’euros, le film est déficitaire. Alors je suis le réalisateur commercial et c’est Luc Besson le petit artisan. »

Propos recueillis par Romain Sublon. (Ce texte est extrait du livre Portraits : acteurs du cinéma français, paru aux éditions Arthenon, octobre 2007)

EN BONUS :

  • Filmographie sélective de Luc Moullet : Brigitte et Brigitte (1966), Anatomie d’un rapport (1975), Genèse d’un repas (1978), Barres (1984), La comédie du travail (1987), Essai d’ouverture (1988), Parpaillon (1992), Les naufragés de la D17 (2002), La terre de la folie (prochainement).
  • Luc Moullet a participé à la revue CUT. Hé oui ! Pour lire les deux articles de monsieur Moullet, visiter notre page archives du magazine. Petit indice : il a écrit dans les numéros -8 et -19.
  • Enfin, deux livres (parus aux éditions Capricci, avril 2009) sont consacrés à Luc Moullet : Notre alpin quotidien (entretien avec Emmanuel Burdeau et Jean Narboni) et Piges choisies (recueil de cinquante textes de Luc Moullet, parus dans les Cahiers du Cinéma, Trafic, Arts ou CUT, par exemple).

Portrait – Bouli Lanners –

24 Juin

Bouli Lanners, réalisateur d’Eldorado, toujours projeté dans les salles de cinéma. Un beau film fragile. (Photo : Romain Sublon)

Philippe Nahon à Strasbourg

21 Avr

A ne pas manquer, un événement Star Saint-Exupéry / Horreur c’est vendredi / CUT : vendredi 25 avril à partir de 20h au Cinéma Star Saint-Exupéry (18 rue du 22 novembre à Strasbourg) une soirée spéciale Philippe Nahon, et en sa présence s’il vous plait! Deux films (interdits aux moins de 16 ans) dans lesquels il excelle seront projetés : Calvaire de Fabrice du Welz suivi de Seul contre tous de Gaspar Noé. Et entre les deux, une rencontre public avec Philippe Nahon.

A cette occasion, voici le portrait qui lui a été consacré dans le livre « Portraits: acteurs du cinéma français » (Ed. Arthénon).
Par Romain Sublon (texte) et Stéphane Louis (photo)

LA GUEULE DE L’EMPLOI

« Pour tout bagage on a vingt ans / On a l’expérience des parents / On se fout du tiers comme du quart / On prend l’bonheur toujours en retard (…) Pour tout bagage on a sa gueule / Quand elle est bath ça va tout seul / Quand elle est moche on s’habitue / On s’dit qu’on est pas mal foutu / On bat son destin comme les brêmes / On touche à tout on dit: « Je t’aime » / Qu’on soit d’la Balance ou du Lion / On s’en balance on est des lions. » (paroles extraites de 20 ans). Cette chanson, Léo Ferré l’a écrite en 1960. En 1960, Philippe Nahon avait vingt-deux ans pour tout bagage, et l’expérience de ses parents. Une chanson qui fait écho à la vie du bonhomme.

« A l’école, on te demandait de réciter ta poésie et toi tu faisais : badaba / badaba / badaba. Moi, grâce à mon père, j’y mettais mon âme. Puis il m’emmenait au théâtre et on jouait Cyrano de Bergerac à la maison. Un soir, je lui ai dit : Papa, plus tard, je serai sur scène. Il m’a répondu : t’es fou. » Son père avait vu juste, Philippe Nahon est un peu fou. Quand il décide de quitter l’école, c’est pour jouer au théâtre. « Je n’ai ni le BAC ni le Certificat d’études, sur mon carnet militaire est écrit : L.E.C pour lire, écrire, compter. » A 20 ans, il joue ses deux premiers spectacles pros, mais il doit s’arrêter. Et partir pour la guerre d’Algérie.
Philippe Nahon est un peu fou. « Là-bas, en Algérie, j’ai monté un spectacle de fin d’année. J’avais demandé une exemption de service de 10 jours, pour moi et mes collègues. On l’a fait et sur scène, je me suis payé le culot de chanter devant tout le monde Le déserteur, a capella. » Sur le coup, ses supérieurs ont bien réagi. « Et dès le lendemain, on s’est retrouvé en cabane pour des conneries.» Philippe Nahon n’est pas rentré intact de cette sale guerre. On ne rentre pas intact d’une guerre. « Ma mère ne m’a plus vu rire pendant six mois… J’aimerais jouer dans un film qui traite de la guerre d’Algérie, aussi pour exorciser ce que j’ai pu vivre là-bas. »
A son retour d’Algérie, Philippe Nahon rencontre Jean-Pierre Melville, qui lui offrira son premier rôle au Cinéma (Le Doulos, 1962). Pas tout à fait le fruit du hasard, « mon père avait des copains proches de Melville. » Le jeune Nahon attendra huit ans avant de jouer dans un deuxième film (Les camisards, 1970). Entre-temps, il sillone la France avec ses potes, dans une vieille camionnette, et joue devant tous les publics. Entre-temps, son père meurt. « J’aimerai qu’il soit encore là… », souffle-t-il.
Alors, plus que jamais, il met de l’âme dans les textes qu’il récite. Avec la force d’un lion. Cette force qui lui a permis de porter sur ses épaules LE personnage de sa vie : celui du boucher, d’abord dans Carne (1991), puis dans Seul contre tous (1998) de Gaspar Noé. « Gaspar m’a repéré en voyant ma photo au fichier éléctronique du spectacle !»
Ce personnage de franchouillard, haineux, vicieux et rance (si humain qu’il est celui qui nous côtoie au quotidien), Philippe Nahon l’a incarné jusqu’à faire corps avec lui. Mais il sait, depuis sa toute petite enfance, ce que le mot jeu veut dire. « Moi quand on dit coupé, c’est fini. Heureusement que je suis sorti de ce rôle ! Ca fait presque 10 ans et tout le monde continue de m’en parler…»
Personne n’a oublié. Depuis, Philippe Nahon a la gueule de cet emploi : les tordus, les vilains, les marlous, c’est souvent pour lui. « Ca m’étonne, surtout des jeunes réalisateurs, qu’ils n’aient pas plus d’audace. » Il enchaîne : « certains réalisateurs te voient barbu, ils ne t’imaginent pas imberbe, ils te voient imberbe, ils ne t’imaginent pas barbu. Quand t’es comédien, tu peux tout faire bordel ! Moi, je n’ai jamais tué personne avec une scie comme dans Haute tension. Si j’avais eu la vie de mes rôles, faudrait qu’on m’enferme. » On est toujours un peu prisonnier de sa gueule.
A bientôt 70 ans, Philippe Nahon n’est pas fatigué, loin de là. Il a toujours en lui cette furieuse envie de jouer, mais pas à n’importe quel prix. « Je ne veux pas servir la soupe. Luc Besson m’avait proposé quatre répliques dans Angel-A. J’ai refusé. Je veux bien accepter des petits rôles, mais qui peuvent se défendre. »
Des rôles dans lesquels Philippe Nahon peut jeter son âme. Comme à l’école, quand il récitait ses poèmes.

MINIBIO
Né le 24 décembre 1938 à Paris (France). Philippe Nahon a découvert la poésie, l’amour des textes et du théâtre grâce à son père. En 1991, il rencontre Gaspar Noé cinéaste avec lequel il tournera Carne et Seul contre tous, ses deux films majeurs. Acteur aimé des jeunes cinéastes, il multiplie les premiers films. Investi dans chacun de ses rôles, Philippe Nahon est capable de tout. Il a joué dans plus de 40 films, et l’on n’est pas au bout de nos peines !
Filmographie sélective : Le Doulos (Jean-Pierre Melville, 1962), Seul contre tous (Gaspar Noé, 1999), Calvaire (Fabrice du Welz, 2004), Virgil (Mabrouk El-Mechri, 2005), Vendredi ou un autre jour (Yvan Le Moine, 2006), MR 73 (Olivier Marchal, 2008).

Portraits : acteurs du cinéma français (Editions Arthénon) 35 euros. Disponible en librairie.

Cornel Wilde, humanisme et instincts primaires

10 Mar

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Profitons de la chronique du Sable était rouge (dans notre dossier La guerre au cinéma du numéro –27 de CUT, sorti ces jours-ci) pour faire un petit retour sur la carrière de son passionnant acteur-réalisateur, l’oublié et précurseur Cornel Wilde.

Grand (1m85), batti comme une armoire normande, brillant (il parle six langues), ce sportif accompli (il est champion d’escrime) est né en Hongrie en 1915. D’abord attiré par la médecine, il interrompt finalement ses études pour se tourner vers le théâtre. Repéré par Laurence Olivier, à qui il apprenait le maniement de l’épée, il débute jeune sur les planches avant d’être appelé à Hollywood dès le début des années 40. S’illustrant dans des genres différents, il est quand même naturellement porté vers le polar et les rôles d’action où son physique imposant et ses qualités athlétiques font merveilles. Le cinéphile se souvient de lui dans Sous le plus grand chapiteau du monde de Cecil B. DeMille – où il partage la vedette avec Charlton Heston – ou dans Association criminelle (The big combo – 1955) de Joseph H. Lewis.

Désireux de s’investir davantage dans les projets où il apparaît, Wilde passe à la réalisation au milieu des années 50 et va tourner – sur une période de 20 ans – huit films qu’il produit également et scénarise même parfois. Cela donnera au départ Le virage du diable (1957), bande plutôt anecdotique sur le milieu des courses de voitures, ou Tueurs de feux à Maracaibo (1958), un sympathique petit film d’aventures tournant autour des pompiers chargé d’éteindre les puits de pétrole en feu.

C’est à partir de son oeuvre suivante, Lancelot, chevalier de la reine (1963) qu’il commence à montrer une réelle ambition de cinéaste. Il s’y octroie le rôle de Lancelot – qu’il interprète en empruntant un accent français proprement irrésistible – et donne à sa femme Jean Wallace (présente dans tous ses films) celui de Guenièvre. Si le film n’est pas encore débarrassé de quelques aspects hollywoodien un rien attendu (que Wilde évacuera de ses projets suivants), il frappe malgré tout par le dynamisme de ses scènes d’action ainsi que par sa violence, surprenante pour l’époque. C’est trois ans plus tard qu’il tourne son long-métrage le plus fameux, La proie nue, qui force instantanément la critique à le prendre au sérieux.

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Le film conte la fuite éperdue à travers la brousse d’un aventurier poursuivi par une tribu en colère, dans l’Afrique des années 1860. Le style est brut, les dialogues presque inexistants, la psychologie des personnages réduite aux plus élémentaires instincts et les barbarismes de la mise en scène côtoient un regard critique sur les dégâts causés par l’homme blanc sur le continent africain (safaris meurtriers, esclavagisme…). Un cinéma que l’on ne qualifiera pas de primaire, mais de primitif – au sens noble du terme. La musique, entièrement constituée de percussions et de chants africain (rythmant à merveille les courses-poursuites), la beauté des images et les moments contemplatifs où le cinéaste s’attarde sur la nature et les animaux confèrent à l’ensemble un ton assez insolite. La vitalité des scènes de traque et le sadisme des moments de violence évoque par ailleurs plus d’une fois le Apocalypto de Mel Gibson. Pour l’anecdote, le fait divers à l’origine de La proie nue est en réalité arrivé aux États-Unis et concernait un pionnier poursuivi par des Amérindiens. La délocalisation s’adapte heureusement parfaitement au continent africain.

Suivront en 1967 l’un des plus anti-guerre des films de guerre, Le sable était rouge, sur lequel nous ne nous étendrons plus et en 1970, Terre brûlée, unique réalisation du cinéaste dont il ne tient pas lui-même la vedette. Dans ce film de science-fiction écologique et pessimiste, l’Angleterre est décimée par un virus détruisant herbe et cultures. Un petit groupe de survivants tente d’y rallier un Eldorado improbable mais la famine règne et les routes sont livrées aux pilleurs. Violent, extrêmement sombre (le film fait preuve d’un manque de foi envers la race humaine qui fait froid dans le dos), Terre brûlée ne jouit pas de la notoriété d’un Soleil vert (qu’il ne vaut, il est vrai, sans doute pas) mais s’avère tout à fait passionnant et anticipe de quasiment dix ans la vogue de film post-apocalyptique lancée par le Mad Max de George Miller.

Cornel Wilde ne réalisera plus qu’un film par la suite, Les requins (1975), récit d’aventures considéré comme mineur et ne tournera presque plus en tant qu’acteur. Il sera emporté par une leucémie en 1989. Si il a été un réalisateur peu prolifique et reste de nos jours tenu dans une relative confidentialité, l’intérêt – artistique et historique – de son œuvre est indéniable. Si il avait davantage tourné, peut être bénéficierait-il à l’heure actuelle d’une reconnaissance égale à celle d’un Clint Eastwood…

Il n’est pas toujours chose facile de voir ses films aujourd’hui. Terre brûlée à été diffusé il y a quelques années au ciné-club de France 3 et Lancelot, chevalier de la reine à été aperçu – il y a un certain temps aussi – sur une chaîne câblée. En DVD zone 1, Le sable était rouge (Beach red), est disponible chez MGM (en vostf) et La proie nue (The naked prey) chez Criterion (sans sous-titres mais le film est quasiment muet). D’autres de ses oeuvres ont été disponibles en VHS il y a très longtemps. On attend encore qu’un éditeur DVD veuille bien s’intéresser sérieusement à son cas en France…

Mathias Ulrich

John Carpenter : influences (version longue)

11 Fév

F.X propose ici la version longue de son texte paru dans le dernier numéro de CUT -26, spécial John Carpenter. Il s’agissait d’analyser des influences dont s’est nourri John Carpenter et sa propre influence sur les cinéastes qui l’ont suivi. (En photos : Assaut de John Carpenter // Nid de guêpes de Florent Emilio-Siri // Assaut sur le central 13 de Jean-François Richet.)

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Depuis quelques années, la carrière de John Carpenter est suffisamment ralentie pour qu’on puisse l’étudier plus au calme. On va tenter ici de restituer le parcours du cinéaste, entre les œuvres de ses prédécesseurs qui ont influencé son travail et les échos que sa filmographie a eu sur de nouvelles générations de cinéastes.
Carpenter l’a assez dit, le cinéaste qui a eu le plus d’ascendant sur lui est Howard Hawks. De son deuxième film, Assaut, librement inspiré de Rio Bravo, au personnage de John Trent (Sam Neil) dans L’Antre de la folie, en partie calqué sur le Philip Marlowe du Grand Sommeil, en passant par The Thing, remake de La Chose d’un autre monde, produit et officieusement réalisé par Hawks, le cinéaste le plus protéiforme de l’âge d’or Hollywoodien est une source d’inspiration constante pour le réalisateur de Prince des ténèbres. Pourtant, Hawks, qui a œuvré dans presque tous les genres, semble en apparence bien différent de Carpenter, qui a placé sa filmographie sous le signe du cinéma fantastique. Ce dernier a en fait puisé de nombreux thèmes dans la filmographie de son aîné, comme le professionnalisme de ses héros, l’importance accordée aux personnages féminins, ou une certaine façon de rythmer les dialogues dans des situations de comédies (Jack Burton… par exemple).

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Au-delà de Hawks, c’est une partie des grands classiques de Hollywood qu’on peut retrouver en filigrane dans la filmographie du réalisateur. Starman peut être vu comme une relecture moderne de New York Miami, tandis que dans Les Aventures d’un homme invisible, il mélange suspense et humour, évoque le nom de Kaplan (espion fictif de La mort aux trousses) et offre à Sam Neill un personnage très proche du Phillip Vandamm, incarné par James Mason dans le film de Hitchcock. Même John Ford, que Carpenter dit souvent moins aimer que Hawks, semble avoir eu une influence considérable sur Invasion Los Angeles : le bidonville où s’installe le héros rappelle Les Raisins de la colère et la longue bagarre entre Nada et Frank est un hommage avoué à une scène de L’Homme tranquille.
Enfin, le western, genre américain par excellence, est celui que Carpenter regrettera tout au long de sa carrière de n’avoir pas pu traiter. On en retrouve pourtant la trace dans le scénario de Blood River, devenu un téléfilm de Mel Damski. La poursuite à cheval de Los Angeles 2013, les décors de Vampires ou de Ghosts of Mars et certaines situations de Starman auraient également pu sortir d’un western.

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C’est par le biais du western que Florent Emilio-Siri va réaliser avec Nid de guêpes un remake non avoué de Assaut. Si de nombreuses références sont évidentes, le réalisateur botte en touche, préférant citer quelques grands classiques du western, plutôt que de comparer son film à celui de Carpenter. Jean-François Richet ne se pose pas la question puisqu’il adapte avec plaisir et de façon officielle Assaut, pour une co-production franco-américaine. Comme, pour Halloween de Rob Zombie et dans un registre moins heureux Fog de Rupert Wainwright, les cinéastes qui s’attaquent à des remakes de films du réalisateur de Dark Star semblent souvent en retenir essentiellement la trame narrative pour ajouter de nombreuses explications psychologiques aux actions des personnages. Cette volonté d’expliquer à tout prix renforce le caractère abstrait des films de Carpenter et le véritable attachement du cinéaste à un genre, le fantastique, qui ne semblait pourtant pas lui être destiné. C’est également la preuve de la modernité d’une oeuvre pourtant profondément nourrie d’une culture classique et d’un cinéaste qui s’est toujours retranché derrière son admiration pour ses maîtres.

François-Xavier Taboni